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Coffret dvd. (2016), La Vie est à nous, Le temps des cerises et autres films du Front populaire

frPublié en ligne le 15 décembre 2016

Par Xavier Nerrière

1Avec la publication de ce coffret Ciné archives1 nous propose un voyage passionnant au cœur des années 1930, à la découverte d’une aventure culturelle et politique dont il est difficile, aujourd’hui, de prendre la mesure. Trois DVD rassemblent seize films (documentaires, fictions ou d’actualités), réalisés entre 1935 et 1938 par des militants ou des sympathisants communistes, leur associant amateurs et grands noms du cinéma. Ces titres sont regroupés autour de La Vie est à nous, œuvre collective, rétrospectivement attribuée à Jean Renoir, produite lors des élections législatives d’avril-mai 1936 pour soutenir la campagne du PCF et présentée ici dans une version restaurée.

2En réalité ces films sont tous produits par la branche cinéma de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (l’AEAR). Celle-ci fédère des personnalités culturelles proches du Parti communiste, ou tout au moins sensibles à ses propositions dans un contexte d’injustices sociales persistantes après la crise économique qui a débuté en 1929 aux États-Unis, et de montée des fascismes en Europe. Créée en 1932 par Paul Vaillant-Couturier et Léon Moussinac, L’AEAR compte des personnalités de premier ordre tels André Breton, Lucy Schwob, Max Ernst, André Gide, Paul Nizan, Benjamin Péret, André Malraux ou Louis Aragon. Cette structure est emblématique du poids du PCF dans la société française de l’époque et de l’importance que le parti accorde au soutien des intellectuels. Il dispose de relais, avec lesquels il entretient des liens plus ou moins étroits, dans tous les secteurs de la vie quotidienne, offrant ainsi à ses sympathisants un espace de sociabilité presque exclusivement communiste : intellectuel avec l’AEAR, syndical avec la CGT-U, dans la presse avec L’Humanité ou Regard, social avec le Secours rouge, culturel avec un tissu dense d’amicales et d’associations, de mouvements de jeunesse, de troupes de théâtre, de chorales, de fanfares… Ce dispositif d’accompagnement au quotidien des sympathisants communistes, qui n’a d’égal à l’échelle nationale que l’univers catholique, est tel qu’à sa sortie, le 7 avril 1936, un film comme La Vie est à nous peut se dispenser de visa, et donc des réseaux commerciaux de distribution cinématographique, pour n’être diffusé, pourtant massivement, seulement dans des salles militantes.

3Le coffret est accompagné d’un livret dont la lecture est fortement recommandée. Sans répondre à toutes les questions soulevées par ces films, celui-ci nous permet de les resituer dans leur contexte historique, idéologique et artistique. Danielle Tartakowsky signe l’article introductif, intitulé « 1936 : quand le cinéma faisait politique et que la politique faisait cinéma ». Elle nous rappelle à quel point le Front populaire, comme souvent en période de rupture politique, est précédé et accompagné de mouvements culturels et artistiques novateurs et combien ces films en sont l’illustration.

4Serge Wolikow revient utilement sur « Les enjeux internationaux du Front populaire ». La victoire électorale du parti Nazi, début 1933, est considérée comme un échec du mouvement ouvrier allemand, incapable d'unir ses différentes composantes (socialiste, communiste, trotskiste). Jusqu’en décembre 1933 les deux internationales, socialiste et communiste, se renvoient la responsabilité de l’arrivée au pouvoir d’Hitler et refusent toute forme d’alliance au sein des différents pays européens.

5Tout bascule au début de l’année 1934. En France, la manifestation du 6 février, organisée par les ligues d’extrême droite, et en particulier les Croix de feu du Colonel de La Roque, manque de peu de renverser la République, ou tout au moins de s’emparer du Palais Bourbon. Dès le surlendemain, et surtout le 12 février, des cortèges sont organisés dans de nombreuses villes par l’ensemble des forces de gauche. Ces défilés unitaires préfigurent la réconciliation syndicale entre la CGT (socialiste) et la CGT-U (communiste), créant les bases d’une unité syndicale et politique annonciatrice du Front populaire. Nous découvrons avec émotion ces mêmes scènes d’unité et de liesse dans le film consacré au rassemblement de « 500 000 manifestants », porte de Vincennes, à l’occasion du 14 juillet 1935. Ce documentaire est d’ailleurs réalisé en partenariat entre l’AEAR et le service cinématographique du Parti socialiste SFIO.

6Sur le plan international, Georgi Dimitrov est élu secrétaire général du Komintern (l’Internationale communiste, ou 3ème Internationale) au printemps 1934. Il vient d’échapper aux griffes de la justice allemande qui l’avait inculpé suite à l’incendie du Reichstag en 1933. Lors des débats il tient tête à Goebbels et Göring en personne et est finalement amnistié suite à une importante mobilisation internationale. Dimitrov dispose alors d’une aura et d’une autorité suffisantes pour convaincre le Komintern de s’engager dans une politique d’alliance avec les partis socialistes et de soutenir beaucoup plus activement les initiatives de type Front populaire (Espagne en février 1936 puis France en mai 1936). L’un des documentaires, Le 7ème Congrès du Komintern à Moscou, présente justement les interventions des Français Marcel Cachin et Maurice Thorez dressant le bilan en France, à l’été 1935, de cette nouvelle stratégie.

7Le PCF apparaît comme une force incontournable pour faire barrage au fascisme, d’autant que pour la plupart des contemporains il n’est pas encore suspect de complaisance envers les crimes de l’Union soviétique (purges, déportations, camps, exécutions de masse...). Ceux qui en ont connaissance, à quelques exceptions près (Magdeleine Paz), se taisent au nom de la nécessaire préservation de l’unité des forces de gauche. Le PCF est au cœur d’une émulation culturelle où se côtoient les différentes avant-gardes artistiques. Le cinéma, en tant que média moderne, est rapidement perçu comme un outil efficace de propagation des idées du parti auprès des masses populaires. Les militants tâtonnent et essaient différentes formules. Dans son article intitulé « Ciné-liberté, une coopérative cinématographique entre engagement et émancipation », Valérie Vignaux s’efforce de redonner à cette aventure sa juste place au sein de l’histoire du cinéma français. Léon Moussinac, critique cinéma œuvrant dans les colonnes du journal L’Humanité, incite à la création de groupes photo et cinéma destinés à favoriser l’émergence d’une culture réalisée par et pour le peuple. Les résultats peu probants conduisent les responsables communistes à modifier leur stratégie pour favoriser la création d’équipes mixtes associant amateurs et professionnels afin de démocratiser la maitrise des outils de production culturelle tout en garantissant un niveau de qualité formelle satisfaisant. D’abord section de l’AEAR, ce groupe se transforme en coopérative après les événements de février 1934, sous l’appellation Alliance du cinéma indépendant, puis Ciné-Liberté de 1935 à 1938. À cette date il prend le nom d’« Équipe technique du film La Marseillaise ». Valérie Vignaux explique que plutôt que d’être l’expression d’une instabilité ou d’une fragilité financière, (comme l'indique souvent, un peu dédaigneusement les historiens du cinéma), ces différentes dénominations traduisent l’évolution du contexte politique. L’objectif reste inchangé : mettre le cinéma au service du peuple en portant à l’écran, et donc en valorisant, ses modes de vie et ses pratiques culturelles. La Vie est à nous est par exemple l’un des premiers films de fiction à présenter des ouvriers pour personnages principaux.

8Ciné-Liberté a su attirer à elle des personnalités célèbres, qui ne sont pas toutes communistes : Jean Renoir, Jean Epstein, Jacques Becker, Henri Cartier-Bresson, Luis Buñuel, Jean-Paul Dreyfus (dit Le Channois). Pourtant les conditions de travail y sont précaires : le financement des projets dépend de souscriptions publiques, les techniciens et interprètes sont plus ou moins bénévoles, le matériel et la pellicule sont souvent empruntés à d’autres tournages « commerciaux ». Par souci d’authenticité autant que par nécessité financière, des amateurs participent à l’élaboration du scénario et jouent parfois leur propre rôle.

9Bien qu’étant des instruments de propagande – expression qui n’a pas encore la connotation péjorative que nous lui attribuons aujourd’hui –, les films produits par Ciné-Liberté n’en sont pas moins des œuvres cinématographiques à part entière. Le souci de la qualité cinématographique fait partie du message, l’influence des avant-gardes et en particulier des surréalistes est clairement perceptible dans les mouvements de caméra et les cadrages maitrisés. La Vie est à nous innove en associant images documentaires et scènes de fiction. Le temps des cerises, la seconde fiction phare du coffret, est plus subtile dans sa forme et se présente comme une romance destinée à défendre l’idée de retraite pour les vieux travailleurs. Nous ne sommes pas surpris d’apprendre qu’il a connu un certain succès en salle.

10Le troisième dvd est entièrement consacré à des œuvres produites par les syndicats. Ces films permettent de distinguer l’approche du PCF, qui se veut globale, de celle de la CGT qui propose une vision des choix de société par le prisme du salariat et des ouvriers. Dans Sur les routes d’acier, la fédération des cheminots défend la création de la SNCF ; avec Les bâtisseurs, la fédération du bâtiment propose une étonnante histoire de l’architecture en endossant la responsabilité, avec les nouvelles municipalités socialistes et communistes, de l’amélioration de l’habitat populaire. Dans Les métallos, l’Union syndicale des ouvriers et ouvrières métallurgistes et similaire de la Région parisienne, vante les actions et les réalisations concrètes du syndicat. Ces films syndicaux sont une aventure au sein de l’aventure que Tangui Perron, historien en charge du patrimoine audiovisuel au sein de Périphérie2, éclaire par son article « Syndicats et caméras, la CGT du Front populaire et ses films ».

11Il se dégage de cet ensemble une indiscutable impression d’enthousiasme, un sentiment de foi en l’avenir, porteur d’espoir et de changement. Le pessimisme n’est-il pas un sentiment antirévolutionnaire ? Seule La relève, un bijou de 12 minutes consacré aux difficultés matérielles rencontrées par les Brigades internationales, vient nuancer cette sensation en pressentant que les nuages qui s’amoncellent sur l’Europe ne se dissiperont pas d’eux-mêmes.

12Contenu du coffret :

13La Vie est à nous, le livre

  • Danielle Tartakowsky, 1936 : « Quand le cinéma faisait politique et que la politique faisait cinéma ».

  • Bernard Eisenschitz : « La Vie est à nous, film d’actualité ».

  • Éric Lomé, Patrice Delavie : « La restauration de La Vie est à nous par les archives françaises du film du CNC ».

  • Valérie Vignaud : « Ciné-liberté, une coopérative cinématographique entre engagement et émancipation ».

  • Serge Wolikow : « Les enjeux internationaux du Front populaire ».

  • Pauline Gallinari : « Jean-Paul Dreyfus (dit Le Chanois), cinéaste du Front populaire ».

  • Tangui Perron : « Syndicats et caméras, la CGT du Front populaire et ses films ».

14DVD 1 – La Vie est à nous et autres films 1935 et 1936

  • La Vie est à nous, fiction, 64 min., 1936.

  • Le Défilé des 500 000 manifestants à la porte de Vincennes, le 14 juillet 1935, actualités, 20 min., 1935.

  • Le 7ème congrès du Komintern à Moscou, actualités, 28 min., 1935.

  • Grèves d’occupations, actualités, 13 min., 1936.

  • Les Châteaux du bonheur, documentaire, extrait de 11 min., 1936.

  • Garches 1936, actualités, 10 min., 1936.

15DVD 2 – Le Temps des cerises et autres films de 1937 à 1938.

  • Le Temps des cerises, fiction, 76 min., 1937.

  • Le 9ème Grand Prix cycliste de l’Humanité, actualités, 14 min., 1937.

  • Paris 1937, Exposition internationale des arts et techniques, documentaire, 21 min., 1937.

  • La Grande espérance, documentaire, extraits de 12 min., 1937.

  • Magazine populaire n° 1, actualités, extrait de 18 min., 1938.

  • Breiz Nevez, actualités 11 min., 1938.

16DVD 3 – Les films syndicaux de 1938

  • Sur les routes d’acier, documentaire, 39 min., 1938.

  • Les Bâtisseurs, documentaire, 49 min., 1938.

  • Les Métallos, documentaire, 38 min., 1938.

  • La Relève, fiction, 12 min., 1938.

17Ciné-Archives, 2016, 29€

Notes

1 Ciné archives est une structure associative chargée de conserver et gérer le fonds audiovisuel du PCF : http://www.cinearchives.org/

2 Située à Montreuil, Périphérie est une association dédiée au cinéma documentaire. Tangui Perron y anime une mission de valorisation du patrimoine cinématographique en Seine-Saint-Denis et plus particulièrement du cinéma militant, lié aux mouvements ouvrier et aux luttes sociales. www.peripherie.asso.fr

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Pour citer cet article

Xavier Nerrière (2016). "Coffret dvd. (2016), La Vie est à nous, Le temps des cerises et autres films du Front populaire". Images du travail Travail des images - Images du travail, Travail des images | n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet | Notes critiques.

[En ligne] Publié en ligne le 15 décembre 2016.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1132

Consulté le 15/12/2017.

A propos des auteurs

Xavier Nerrière

Animateur-chercheur au sein du Centre d’histoire du travail de Nantes (CHT), une association soutenue par les principales organisations syndicales de salariés de Loire-Atlantique, qui a pour objet la collecte, la conservation et la valorisation de la mémoire des luttes sociales dans le département. Juriste de formation, l’auteur gère depuis plus de quinze ans les fonds iconographiques déposés au CHT. Après plusieurs articles consacrés à la photographie patrimoniale dans des revues comme 303, Place publique, des chroniques régulières dans ADEN, une revue littéraire consacrée aux années 1930, il a fait part de ses réflexions et de son expérience dans un ouvrage de synthèse intitulé Images du travail – Les collections du Centre d’histoire du travail de Nantes, publié aux PUR en 2014 (voir la présentation dans la revue ITTI n°1, de janvier 2016). Il est également intervenu lors d’un colloque organisé par l’université de Namur, en mars 2014, intitulé : « Quand l’image (dé)mobilise – Iconographie et mouvements sociaux au XXe siècle » (dont les actes ont été publiés aux Presses universitaires de Namur en 2015).

Articles du même auteur :

n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet

Produire et/ou utiliser des images dans les démarches de recherche sur les mondes du travail sont des voies d’accès à la connaissance qui se développent dans le champ des sciences sociales. Pour autant les débats contemporains en matière d’enquête avec des images ont été jusque-là plus prompts à en souligner les bienfaits méthodologiques intrinsèques (réels ou supposés) qu’à débattre de leurs implications épistémologiques sur les conditions de production des données de l’enquête. Les apports méthodologiques des images, aussi essentiels soient-ils, laissent cependant en suspens un certain nombre de points aveugles sur l’épistémologie de la démarche de recherche, sur le statut des données d’enquête ainsi produites, sur la relation d’enquête comme relation sociale, ou plus généralement sur les conditions de validité scientifique des assertions produites à partir des images. Entre un pôle minimaliste qui réduit l’image à une fonction d’« llustration » de l’objet – voire d’aide-mémoire à la description – et un pôle maximaliste de la pratique photographique comme « facilitateur inconditionnel » du travail de terrain, y a-t-il une juste place aujourd’hui pour un usage raisonné (donc critique) de l’image (fixe ou animée) dans la démarche de recherche ? Ce troisième numéro d’Images du Travail, Travail des Images propose des analyses réflexives des situations d’enquête produites avec l’utilisation des images fixes ou animées. Photographier ou filmer sur le terrain, tout comme utiliser des images pour susciter de la production de données d’enquête, n’est ni neutre ni sans conséquence sur le mode de questionnement ou la dynamique de la recherche. Les articles réunis dans ce dossier proposent tous d’entrer dans cette discussion sur ce que faire des images fait à l’enquête. Pour cela, ils interrogent différents moments et modalités de frottements aux « mondes du travail » enquêtés dans la temporalité de la démarche de recherche avec les images : lors de la phase de négociation et d’entrée sur le terrain ; dans les relations d’enquête nouées sur la durée entre chercheurs et travailleurs photographiés/filmés ; lors du montage des séquences filmées ; lors de l’analyse des données visuelles produites.



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Dernière mise à jour : 13 décembre 2017

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