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La machine à café, l’atelier et la chaîne. Quelques réflexions sur l’usage de la photographie comme support d’entretien

frPublié en ligne le 15 décembre 2016

Par Christian Papinot

Résumé

La photographie comme support d’entretien est une technique d’enquête assez balbutiante dans les sciences sociales françaises. Après une présentation des réflexions méthodologiques sur cette technique d’enquête, l’article vise, en prenant appui sur une recherche en sociologie du travail, à discuter des apports heuristiques de ce mode de production de données d’enquête. Le support photographique, par la confrontation visuelle avec d’autres situations de travail a clairement servi de catalyseur à l’expression d’aspects des rapports sociaux du travail cristallisés dans des espaces de travail. S’il s’offre comme une voie intéressante de compréhension de l’objet, le dispositif cependant n’est pas ce « facilitateur inconditionnel » (Collier) universel qu’il est trop souvent supposé être.

Abstract

The coffee machine, the workshop and the chain. Some reflections on the use of photo-elicitation interview

The photo-elicitation interview is a quite new survey method in French social sciences. Based on a sociological research with metalworkers, the article aims to discuss heuristics contributions of this mode of datas produced after a presentation of various historical designs of this method. By visual confrontation with other working places, the photo-elicitation interview catalysed expressions on aspects of the social relationships of work crystallized in workspaces. If it offers itself as an interesting way of understanding, the photo-elicitation interview isn’t this “can opener” (Collier) that it is too often supposed to be.

1La photographie comme support d’entretien est une technique d’enquête assez balbutiante dans les sciences sociales françaises. Désignée comme “feedback interview” (Caldarola, 1985), “Talking pictures interview”, “photo interview” (Bunster, 1978), ou le plus souvent “photo-elicitation interview” (Collier, 1967), Douglas Harper en donne une définition de base en disant qu’elle consiste à introduire une ou plusieurs photographies (prises ou non par le chercheur) au cours d’un entretien de recherche afin de les faire commenter par la personne interviewée (Harper, 2002, 13). Elle vise « l’accès aux significations pour les personnes interviewées de l’objet photographié, d’où il vient, à quoi il sert, mais aussi quels éléments manquent dans l’image ou quelle image manque dans la série » (Harper, 1986, 25), de sorte qu’elle institue d’emblée la production des données à partir d’une confrontation de points de vue entre enquêteur et enquêté (ou preneur et récepteur d’images).

2Après un passage en revue des réflexions sur cette technique d’enquête, je voudrais ici, en prenant appui sur une recherche en sociologie du travail, discuter des apports heuristiques de ce mode de production de données d’enquête. S’il s’offre comme une voie intéressante de compréhension de l’objet, le dispositif cependant n’est pas ce « facilateur inconditionnel » (can opener) (Collier, 1967) universel qu’il est trop souvent supposé être. Il n’est évidemment ni neutre ni sans conséquence sur la recherche et devrait engager le même degré de vigilance épistémologique que pour tout autre moyen de production de données d’enquête dans la démarche de recherche en sciences sociales (Papinot, 2014).

3« Ce que faire parler à partir d’images veut dire »

4La photographie comme support d’entretien constitue sans doute une technique d’enquête aussi vieille que la pratique de prises de vues sur le terrain elle-même. Ira Jacknis signale par exemple que Franz Boas fit commenter certaines de ces photographies dès son expédition de 1886 auprès des Eskimos (Jacknis, 1984). Victor Caldarola précise cependant que le premier usage extensif de la méthode visant à susciter des commentaires d’images par les informateurs (informant feedback) est généralement attribué à Robert Flaherty pendant son travail de terrain auprès des Inuits. « Pendant le tournage de Moana » (le film fut diffusé en 1923), précise David Mac Dougall, « Flaherty projeta ses rushes tous les soirs, construisant son film d'après les suggestions émises par ses sujets » (Mac Dougall, 1979, 100) ; méthode qu’il justifia dans son journal d’enquête afin que les Eskimos comprennent son travail et acceptent d’y collaborer (Caldarola, 1985, 36).

5C’est cependant John Collier qui dans son ouvrage pionnier de 1967 Visual Anthropology: Photography as a Research Method va en présenter les modalités d’usage et les avantages qu'il y voit dans un chapitre entier qui y sera consacré et intitulé “Interviewing with Photographs” (Collier, 1967, 46-66). Comme je l’ai déjà indiqué précédemment (Papinot, 2007), l’argumentaire de l’auteur repose cependant sur un postulat général de plus-value épistémologique intrinsèque du recours à la photographie dans l’entretien de recherche, supposée améliorer en soi la production des données, faciliter l’intégration du chercheur, l’expression des enquêtés, quels que soient les contextes, les objets, les circonstances… La contribution importante de l’auteur au développement de l’usage de la photographie en sciences sociales s’est construite à partir d’un contournement du questionnement critique sur la méthode, et notamment par rapport à la dimension de production culturelle du document montré.

6Cet impensé épistémologique, qui découle d’une illusion persistante de transparence de l’image, constitue d’ailleurs fréquemment un point d’achoppement des réflexions méthodologiques contemporaines sur cette technique d’enquête. Il conviendrait donc d’être particulièrement vigilant à cette dimension présumée de “concrete point of reference” (Harper, 1986, 25) que l'image photographique est supposée donner à l'interview. Contrairement à John Collier qui pense que la technique de “photo elicitation” est particulièrement recommandée dans les recherches auprès de peuples sans écriture parce que le déchiffrement de l’image ne relèverait que de « compétences visuelles » (Collier, 1967, 48), plusieurs auteurs définissent des prérequis à l’usage de cette technique d’enquête, prérequis relatifs notamment à la familiarité que constitue le fait de prendre et de commenter les photographies pour le groupe social étudié (Meo, 2010, 150). Dona Schwartz tout comme Ximena Bunster font ainsi de sa familiarité d’usage préalable une condition nécessaire à l’application de la méthode. Ximena Bunster par exemple, à propos de sa recherche sur le travail des femmes commerçantes à Lima, pense qu’il faut que les enquêtées aient déjà une certaine habitude préalable de l’usage de la photographie et a fait l’expérience de son caractère inapproprié auprès des populations indiennes d’Amérique latine (Bunster, 1978, 38).

7Qu’est-ce qui est montré au juste avec ces photographies comme supports d’entretien ? Sans doute, on pourrait convenir avec Dona Schwartz que le fait de montrer des images de leur milieu peut contribuer à les impliquer dans l’échange par la présentation de photographies de leur village, de leur voisinage, voire même de leur famille (Schwartz, 1989, 151). Pour autant peut-on affirmer que cette technique d'enquête s'apparente à un événement ordinaire des pratiques culturelles endogènes (telle la consultation d’un album de photos de famille), et qu’elle contribuerait ainsi à estomper la présence de l'interviewer et ses questions comme le prétend ce même auteur (ibid., 151-152) ? Rien n’est moins sûr car précisément la photographie ne fait référence au « concret » que de manière distanciée, indirecte, par le biais d'un médium qui peut, selon les contextes, se faire oublier comme tel ou se manifester dans toute l’incongruité de sa construction sociale, comme j’ai pu l’éprouver à Madagascar (Papinot, 2007). Montrer une photographie ce n'est pas seulement montrer le réel représenté. C'est d'abord et avant tout une production culturelle qui résulte de codes et conventions de construction éminemment datés et situés socialement. Un objet culturellement déterminé dont l’usage comme support d'entretien implique donc de prendre la mesure de ce que parler et faire parler à partir de cet objet montré veut dire. Ces éléments visuels présentés s’inscrivent pleinement dans le dispositif d'enquête et participent au questionnement tout comme les autres paramètres de la situation d'entretien.

8L’usage de photographies comme supports d’entretien, a fortiori lorsque les personnes interviewées ont elles-mêmes participé aux prises de vues soit comme photographes soit en accompagnant l’observateur, produit sans doute de l’implication dans l’enquête (Maresca et Meyer, 2013, 51-55), mais cette implication ne garantit rien en soi sur la qualité des données produites et peut aussi bien susciter une stimulation de l’expression que des formes variées de résistance ou d’esquive.

9L’usage de ce dispositif d’enquête devrait donc mobiliser la vigilance du chercheur autour de deux séries de questions fortement imbriquées :

  • celles relatives à la construction des images et aux effets de sens sur la réalité montrée ;

  • et celles relatives à la situation d'enquête et à la dynamique de la relation enquêteur/enquêté(s).

10L’exercice appelle d’abord à la vigilance sur un des présupposés les plus anciens et les plus solidement ancrés de l’usage de la photographie comme accessoire d’enquête, à savoir, l’illusion de la transparence de l’image. Pour paraphraser Magritte, l’image d’une pipe n’est pas une pipe. Ce rappel est d’autant plus nécessaire que la photographie, par son statut d’image indiciaire, naît et se développe avec cette représentation de « calque de la nature », comme on la qualifiait au XIXe siècle (Rouillé, 1982), de double, de copie conforme. Ce qui entretient la confusion, c'est que « ça ressemble à ». La convention qui fait l'image n'est en effet pas immédiatement perceptible. La photographie offre un « effet de réel » qui tend à en occulter le processus de production. Un des premiers éléments à considérer relève donc de ce statut de représentation conventionnelle et codée de la réalité. Montrer une photographie de pipe dans un entretien de recherche, ce n’est pas montrer une pipe, c’est montrer une certaine représentation de cet objet, sous un certain angle, dans un certain cadre…. Si la nuance a son importance, c’est d’abord parce que l’existence même de ce document photographique érige l’objet photographié en objet digne de l’être par celui qui l’a réalisé et relève de ce que Pierre Bourdieu a qualifié d’ « univers du photographiable », pour souligner que « si, abstraitement, la nature et les progrès de la technique photographique tendent à rendre toutes choses objectivement « photographiables », il reste qu'en fait, dans l'infinité théorique des photographies qui lui sont techniquement possibles, chaque groupe sélectionne une gamme finie et définie de sujets, de genres et de compositions » (Bourdieu, 1965, 24).

11L’image photographique est donc le fruit d’un regard : montrée à partir d’un certain point de vue, avec un certain angle, dans un cadre construit comme signifiant, isolée ou non, avec un arrière-plan ou non, etc. Elle est de ce fait le produit d’une intentionnalité du preneur d’image. Une intentionnalité souvent peu perceptible sauf lorsque la distance culturelle ou temporelle entre producteur et spectateur de l’image engendre une certaine étrangeté de la représentation. Gérard Collomb souligne ainsi, dans la présentation du catalogue « Kaliña - des amérindiens à Paris », le schème primitiviste qui préside aux compositions du prince Roland Bonaparte, lorsqu'en 1882, il tente « de réinsérer ceux qu'il photographie dans un environnement naturaliste : les pseudo carbets devant lesquels ils étaient placés par les organisateurs de l'exhibition, qui forment le décor de certaines de ces photos, figurent avec réalisme ce que le public de l'époque devait se représenter comme étant le type de la tanière de l'homme primitif » (Collomb, 1992, 24). C’est donc d’abord et avant tout une production culturellement déterminée avant de renvoyer à un référent réel.

12 Tout comme on attend des historiens qu’ils fassent l’analyse critique de leurs sources, afin de ne pas prendre « les préfets pour des collègues » (Karila-Cohen, 2010), les sociologues sont invités aujourd’hui à se détourner des techniques et tactiques de neutralisation des situations d’enquête (Mauger, 1991) et du modèle positiviste qui y préside (Papinot, 2014) afin d’expliciter les conditions de production de leurs données d’enquête, car celles-ci « ne sont jamais tout à fait dissociables des dynamiques à l'oeuvre dans la recherche elle-même » (Schwartz, 1993, 274). L’analyse réflexive des situations d’enquête doit donc interroger le dispositif méthodologique visant à faire parler à partir d’images au même titre que les autres dimensions constitutives de la démarche de recherche. Montrer des photographies en entretien n’est ni neutre ni sans conséquence sur la dynamique de l’enquête et c’est donc avec une certaine naïveté que l’exercice est affirmé stimuler l’expression, alléger le questionnement, faire disparaître les malentendus culturels (Collier, 1967, 46-66) ou réduire nécessairement le caractère intimidant de l’entretien (Schwartz, 1989, 151-152). Le caractère socialement déterminé des photographies montrées, le corpus dans lequel elles sont insérées, le moment ou la manière dont elles sont montrées peuvent tout à fait questionner, déranger, intriguer, stimuler,…, bref, laisser les interviewés sans voix, tout comme les rendre enthousiastes et diserts. Demander un commentaire sur une image introduit un mode de questionnement spécifique qui convoque de manière jurisprudentiel les attendus implicites des enquêtés qui découlent de leur univers du photographiable.

13La situation d'entretien relève d’une logique « d’intrusion toujours un peu arbitraire qui est au principe de l’échange » (Bourdieu, 1993, 905). Elle est évidemment asymétrique et produit involontairement de la violence symbolique, plus ou moins prononcée en fonction de la distance sociale enquêteur/enquêté. Cette relation sociale présente donc une dose d’incongruité variable en fonction des configurations d’enquête, du caractère plus ou moins légitime de celle-ci ou de son objet, du degré d’étrangeté du chercheur, etc. « Elle ne se conforme pas d’évidence à un standard interactionnel auquel l’enquêté se serait frotté depuis toujours […]. En même temps, elle ne rompt pas immédiatement avec toute expérience sociale déjà vécue. Du coup, l’enquêté va chercher à la rapprocher d’autres relations sociales suivant les catégories de perception du monde et d’action dans le monde qui lui sont propres » (Fournier, 2006). L’introduction d’images dans cette situation d’entretien contribue aussi de manière implicite à des formes d’imposition de points de vue sur l’objet qui s’intègrent au questionnement. S’il convient d’interroger ce que « faire parler veut dire », il convient donc tout autant d’interroger ce que « faire parler à partir d’images veut dire » ? Qu’est-ce qui est dit de l’objet de recherche du chercheur à travers les photographies qu’il en montre ? Comment cela s’inscrit-il en consonance ou en dissonance avec l’exposé oral de l’objet et de la présentation de l’enquête ? Les commentaires d’images peuvent porter tout autant sur le contenu que le contenant des représentations, si on peut se permettre cette dissociation forcément arbitraire. L’exercice, dans un contexte culturel radicalement différent, peut très bien par exemple faire remonter les commentaires du contenu au contenant, susciter discussion sur les choix de prises de vues, voire amener à des propositions de photos qui « auraient dû être faites à leur place » (Papinot, 2007).

  1. L’enquête auprès des ouvriers de Métalec1

14L’enquête qui sert de support à ma réflexion ici a consisté à interroger une quarantaine d’ouvriers métallurgistes dans le cadre d’une recherche entamée en 2007 sur les rapports sociaux de travail entre ouvriers intérimaires et permanents dans des contextes de travail à forte intensité de main d’œuvre intérimaire. Si dans les espaces de travail, des solidarités naissent d’une commune condition et d’une subordination partagée (Castel, 2003), la coexistence dans un même espace de travail sur des postes identiques de statuts d’emploi distincts pose clairement la question des conditions d’émergence de ces solidarités au travail tout comme celles des coopérations productives (Beaud et Pialoux, 1999 ; Papinot, 2009, 2013). Afin d’affiner l’analyse, ce sont les modes de segmentation mais aussi de recomposition des collectifs de travail ouvrier qui ont été interrogés en privilégiant une échelle microsociologique en une série systématique d’entretiens croisés d’ouvriers intérimaires et permanents d’une même entreprise.

15Métalec est une usine métallurgique de montage et d’assemblage de pièces fabriquées par des sous-traitants et répartie en plusieurs sites de production dans la ville. L’organisation du travail fonctionne sur un principe de « juste-à-temps » et d’alternance de deux équipes successives en 2 x 8 : une équipe du matin et une du soir (plus depuis peu une équipe de nuit de volontaires pour la production des petites unités sur un des sites).

16« De plus en plus subordonnée à la gestion financière » (Coutrot, 1999, 52) la gestion des ressources humaines est ici aussi en partie externalisée (Gorgeu et Mathieu, 2000). L’entreprise fonctionne avec un volant important d’intérimaires : de l’ordre de 30 à 50% de l’effectif total de production (environ 700 ouvriers). Tous les permanents interrogés sauf un (entré dans l’entreprise il y a 20 ans) ont commencé par plusieurs missions de six mois d’intérim dans l’entreprise (pendant 5 ans pour certains). Contrairement à la règle ailleurs2, les contrats d’intérim y sont des contrats « longs » (six mois renouvelables avec une période intermédiaire de deux mois (le « tiers-temps ») avant reconduction éventuelle). Autre spécificité : la quasi-totalité des jeunes intérimaires interrogés souhaitaient y être recrutés en CDI (Papinot, 2006, 2011) et vivaient donc leur(s) premier(s) contrat(s) en intérim sous la menace de leur révocabilité : « quand tu commences, eh bien faut pas faire de bêtises sinon tu n’es pas gardé pour un autre contrat » (intérimaire, 22 ans, BEP électrotechnicien, première mission dans l’entreprise).

17Selon une note interne de l’entreprise, sur le site de production où les intérimaires sont les plus nombreux, la division du travail est organisée ainsi :

  • Mise en chaîne : 1 titulaire et 1 intérimaire par équipe

  • Montage : 2 titulaires pour 10 intérimaires par équipe

  • Bancs d’essai : 1 titulaire et 1 intérimaire par équipe

  • Finition/Emballage : 0 titulaire et 2 intérimaires par équipe

18On peut donc dénombrer au total : 4 titulaires pour 14 intérimaires par équipe, soit un effectif de production composé à plus de 75% d’intérimaires et une affectation principale sur les postes les moins qualifiés et les plus exposés aux tâches répétitives.

19Le choix du terrain d’enquête est passé par l’intermédiaire du syndicat CGT des métaux du département qui m’a indiqué et mis en relation avec le délégué syndical de l’entreprise3. Les 44 ouvriers interviewés (28 intérimaires et 16 permanents) ont été invités à participer à l’enquête par celui-ci qui a recueilli une liste de volontaires avec leurs numéros de téléphone. Ils ont ensuite été contactés et interrogés individuellement. C’est le délégué syndical qui a réalisé les photographies suite à ma suggestion après avoir reçu une réponse négative à notre souhait d’entrer dans l’entreprise pour observer. Mon idée était de pouvoir montrer en entretiens une diversité de photos de situations et de postes de travail. Nous avons sélectionné ensemble les seize images qui allaient constituer le corpus dans une logique de diversification des postes et lieux de production montrés. Le choix de les présenter ici sous la forme de vignettes de bande dessinée relève d’un compromis entre l’impossibilité légale de rendre publiques les images initiales et le souhait de rendre tout de même intelligibles les photos de situations de travail commentées. En fin d’entretien, les ouvriers étaient invités à commenter ces photographies montrant différentes situations de travail sur les différents sites de l’entreprise assemblées en un corpus constitué de quatre pages A4 de 4 photos couleur d’un format ordinaire par page. L’exercice avait comme objectif de permettre aux ouvriers de parler de leur activité quotidienne de travail et donc d’évoquer à partir de là des exemples concrets de rapports de travail en situation.

20Les contextes d’énonciation sont constitutifs des données d’enquête orales. Les conditions d’intelligibilité des matériaux « recueillis » passent par l’analyse des situations d’enquête produites. Il est toujours intéressant à ce titre de prêter attention à « ce qui pourrait sembler n’être qu’une condition de possibilité de l’enquête et du début des « choses sérieuses » : les négociations de terrain et leur résultante, acceptation ou refus » (Darmon, 2005, 98). Les ouvriers intérimaires sollicités pour participer à l’enquête par le biais du délégué syndical CGT ont quasiment tous répondu favorablement. Soulignons d’abord que le recrutement des enquêtés par le biais du délégué a bien entendu contribué à sélectionner la population d’enquête sur la base d’affinité syndicale4, marquant les discours d’une double rhétorique dénonçant d’une part la politique de flexibilité de l’entreprise et le recours abusif à la main d’œuvre intérimaire et déniant d’autre part les segmentations par le statut d’emploi au nom d’une solidarité intra-catégorielle revendiquée5. Le taux de refus, initial ou après échec dans la prise de contact téléphonique, était beaucoup plus élevé pour les permanents, à tel point qu’au final les intérimaires interrogés furent presque deux fois plus nombreux que les ouvriers permanents.

21Les intérimaires se trouvaient d’abord dans une moins grande distance relative à l’univers scolaire (tendanciellement plus jeunes et plus diplômés que les permanents6). Ils étaient également plus directement concernés par l’objet de l’enquête et ont pu y trouver une opportunité de « tribune offerte » pour exprimer leurs insatisfactions d’un statut d’emploi subi et leurs aspirations à la stabilisation professionnelle. Ceci d’autant que dans l’entreprise enquêtée, le temps des missions en intérim est assez long avant de pouvoir espérer un recrutement en CDI7. « Titularisation » qui constitue de fait une des revendications syndicales principales et pour lequel le délégué joue un rôle non négligeable. L’absence de refus informe donc sur le statut social des enquêtés et fournit un indice de compréhension de la condition intérimaire8.

22Quant aux refus des permanents, ils mettent sur la piste de compréhension de leur rapport ambivalent à la double question inextricable de la politique de recours massif à l’intérim d’une part et de la présence des intérimaires au sein de l’entreprise d’autre part : euphémisation de la différence de statut et de la position subordonnée des intérimaires dans la division sociale du travail, crainte diffuse de disqualification par la différence sensible de niveau de formation9... Refuser l’enquête, c’est alors refuser de « voir » cette réalité des statuts d’emploi distincts et se soustraire à une possible suspicion de responsabilité dans la situation discriminée des intérimaires… Les entretiens avec ces derniers étaient fréquemment structurés autour d’une posture défensive et de l’euphémisation, voire de la dénégation d’une différence de statut d’emploi. Même si le contexte de concurrence entre égaux y est un peu moins tendu qu’ailleurs (Beaud et Pialoux, 1999)10, le rapport ambivalent des ouvriers permanents vis-à-vis des intérimaires tient bien entendu au souhait peu avouable de maintenir leur place dans l’entreprise tout comme une position moins inconfortable dans la division du travail. La présence d’intérimaires en nombre constitue en effet autant de fusibles face aux risques de licenciements : en cas de ralentissement des commandes ou de délocalisation d’une partie de l’activité, les intérimaires partiraient les premiers. La présence d’intérimaires les épargne aussi au quotidien des tâches les plus ingrates, des postes les moins qualifiés et/ou les plus difficiles à tenir, et instaure de fait une division sociale du travail implicite par le statut d’emploi.

23Si « l'acceptation ou non de l'enquête est donc à analyser en « pertes et profits » symboliques à retirer de celle-ci » (Mauger, 1991, 133), elle informe aussi sur un positionnement des uns et des autres par rapport à la définition sociale endogène de l’objet de l’enquête et donc ici par rapport à la présence des intérimaires dans l’entreprise et à la segmentation par le statut d’emploi. Elle met sur la piste d’indices sur leurs statuts et rapports respectifs, même si en l’occurrence ici, il s’agit d’abord et avant tout de faisceaux de présomption qui demandent à être validés par d’autres constats empiriques, sous peine d’en surinterpréter les effets induits (Papinot, 2014, 162-181).

  1. L’atelier et la chaîne : commentaires d’images et expression des rapports sociaux de travail

24Montrer une série de photographies à des ouvriers dans le cadre d’entretiens sur les rapports sociaux de travail, ce n’est pas seulement leur montrer quelques images de leur entreprise. Quelle que soit la formulation de la consigne inaugurale, les documents à commenter posent en quelque sorte leur lot de « questions muettes » et mobilise des ressources liées à ce type d’exercice de visionnement. Sans aller jusqu’à affirmer une similitude avec un exercice « naturel de visionnement photographique comme la consultation de l’album familial » (Schwartz, 1989, 151), l’exercice suscite cependant des attendus relatifs aux usages ordinaires de la photographie et à « l’univers du photographiable » endogène. L’introduction d’images dans cette situation d’entretien contribue ainsi de manière implicite à des formes d’imposition de points de vue sur l’objet qui participent au questionnement.

25L’exercice visant à montrer des photos à commenter interpelle d’abord sur le caractère « photographiable » des motifs saisis par la photographie et suscite un jugement de conformité entre ce qui est concrètement montré et ce qu’il « aurait dû y avoir » du point de vue endogène, à commencer par l’intérêt de les montrer et d’en parler. Est-ce que ce qui est montré et comment c’est montré « mérite de l’être » ? Est-ce un motif légitime de prise de vue ? Est-ce que ce qui est montré paraît en congruence avec l’annonce de l’objet de la recherche et le sujet de la conversation en amont ?.... Il y a également l’effet « corpus ». Les images ne sont pas appréhendées indépendamment les unes des autres, mais dans une logique de convergence de sens. Le corpus en effet se présente d’emblée comme une totalité signifiante, où chaque image ne prend pleinement son sens que par rapport à l’ensemble dans lequel elle s’insère. Ce qui a été choisi atteste tacitement de la notabilité du sujet photographié et s’inscrit dans la « série » signifiante du corpus ainsi délimité. Cela peut donc être la logique d’assemblage de celles-ci qui pose question. L’effet de corpus suscite ensuite des attentes implicites, en termes de « représentativité » des scènes montrées.

26Sur la question des attentes implicites de « légitimité » des sujets photographiques, de nombreux commentaires se sont par exemple arrêtés sur la photo de la machine à café, que le délégué syndical a souhaité maintenir dans le corpus, bien qu’elle ne représentait pas a priori une « situation de travail ». L’image a rarement laissé indifférent. Après avoir feuilleté l’ensemble du corpus, plusieurs ouvriers sollicités ont d’ailleurs amorcé leurs commentaires à partir de cette « entrée en matière ». On peut faire remarquer à cet égard que les commentaires ont rarement suivi « l’ordre » dans lequel les photographies étaient assemblées. Tout se passe en effet comme si l’amorçage des commentaires démarrait avec une image qui tout d’un coup « interpelle », parce qu’on y reconnaît quelqu’un (« c’est des collègues de boulot ! »), parce que c’est son poste de travail actuel (« là en fait, c’est ce que je fais moi ! ») ou passé, souhaité ou au contraire honni, etc. Si la photo de la machine à café détonne dans l’ensemble, interpelle et fait sourire parfois, elle n’est pas cependant apparue aussi « hors sujet » que l’on aurait pu le supposer au départ.

27Elle a d’abord permis de révéler par effet de contraste les tensions liées aux contraintes d’organisation et d’intensification du travail :

« C'est quasiment le seul endroit où on peut aller en dehors de notre poste de travail. Imagine comme elle est importante pour nous! » (photo ci-dessous).

(Intérimaire depuis 4 mois, 22 ans, niveau bac pro).

28La machine à café revêt donc une valeur symbolique qui va bien au-delà du simple lieu de pause. C’est un « point de repères » dit un autre, soulignant son importance dans l’espace de l’usine. L’organisation du travail inscrit dans les espaces des principes et des contraintes qui constituent des prescriptions implicites concernant l’exécution du travail. La machine à café apparaît par contraste comme un « îlot » de desserrement des contraintes productives dans un univers marqué par le travail posté et le temps de travail prescrit.

29Dans une moindre mesure, l’image du magasin où les ouvriers viennent se réapprovisionner en pièces détachées est apparue dans une fonction similaire de respiration face au rythme et à l’intensité du travail :

« C’est les magasins, (photo ci-dessous) c’est pareil aussi, c’est un petit plaisir quand on va les voir, c’est des gars qui bossent à longueur de journée enfermés dans leur cage, et là tu vois il y a un petit guichet et c’est là qu’on vient chercher les pièces qu’on a besoin, c’est un petit moment, pas de détente mais où on peut se relâcher un peu, on quitte son poste pour aller jusqu’au magasin, donc tu te relèves, tu lèves la tête, tu marches un peu. »

(Intérimaire dans l’entreprise depuis 4 ans, 23 ans, BAC pro).

30Le visionnement de la machine à café renvoie par contraste aux injonctions et aux logiques de contrôle du temps de travail, à tel point qu’elle appelle à des suggestions d’image « complémentaire » :

« Tant qu’à montrer la machine à café, il aurait fallu montrer la pointeuse alors! »

(Intérimaire dans l’entreprise depuis 2 semaines, 24 ans, ingénieur diplômé).

31Le lien spontané établi ici entre machine à café et pointeuse souligne en définitive les deux pôles antithétiques d’un espace et d’un temps assignés et contrôlés où les déplacements sont très réglementés, permettant d’appréhender la valeur symbolique de la machine à café et les enjeux qui y sont liés.

32Au fil des commentaires, la machine à café a en effet pris une coloration plus « politique » comme point de friction entre direction et syndicat, et matérialisation de micro-pratiques de résistance ouvrière visant à atténuer l’emprise des contraintes productives :

« (Rires) La machine à café ! Je pense savoir pourquoi il (le délégué) a pris ça. C’est parce que ça gueule souvent pour la machine à café. Les gars restent trop longtemps devant pour certains chefs. »

(Permanent depuis 11 ans après une mission en intérim de 6 mois dans l’entreprise, 35 ans, bac pro, syndiqué CGT).

33Le sens de son maintien dans le corpus par le délégué syndical est apparu progressivement comme un point névralgique de tensions entre direction et syndicats, lieu de sociabilité et de circulation d’information :

« Y a des règles à Z, pas plus de trois à la machine, comme ça au moins c’est réglé ! (rires). »

(Intérimaire, 23 ans, BAC pro, 31 mois de missions dans l’entreprise).

34La présence de la photo de la machine à café dans le corpus suscite l’évocation de pratiques de résistance et de négociation conflictuelle au sujet d’un lieu de pause et de sociabilité fragile et toujours à reconquérir :

« Ce sont des moments de pause mais aussi de coups de gueule avec nos hiérarchies respectives qui, des fois, essayent de nous chasser de ces machines à café. »

(Permanent depuis 19 ans, 40 ans, BEP, syndiqué CGT).

35Sur la question des attentes implicites de « représentativité » de l’échantillon des situations de travail montrées, les seize photographies rassemblées dans un corpus de quatre pages A4 agrafées étaient supposées couvrir la diversité des scènes possibles. Ainsi certaines remarques portaient sur les scènes jugées « manquantes » permettant par exemple de donner à voir le procès de travail dans son intégralité, activant des attentes d’un corpus pensé implicitement dans une logique de « série narrative ». D’autres par exemple portaient sur l’équilibre a priori attendu d’un nombre de photographies équivalentes par site de production. La moitié du corpus portant sur un seul site de production, un des commentateurs critiqua ce nombre en laissant entendre que le nombre n’aurait pas dû être déterminé par leur importance économique :

« Il y a beaucoup plus de photos de X. Ce sont peut-être eux qui ramènent le plus d’argent mais bon 8 photos sur X… et que deux sur Z ! (là où il travaille)… »

(Permanent depuis un an, 36 ans, CAP/BEP).

36L’essentiel de ces remarques sur la « représentativité » de l’échantillon fit émerger la question centrale des tensions internes relatives aux logiques d’affectation spatiale et sociale dans les différents sites de production qui recouvrent des hiérarchies internes de qualification et vont constituer un axe transversal aux différents commentaires.

37En plus de favoriser l’expression des enjeux d’un espace de travail contrôlé et des rapports conflictuels qui s’y jouent avec la direction, les commentaires d’images vont également faire émerger des principes implicites de division sociale du travail dans leurs logiques spatiales : un univers de travail contrôlé donc, mais aussi, segmenté, assigné, hiérarchisé.

38Le visionnement des photographies en amenant un questionnement implicite du « sens des lieux » des postes de travail a permis d’expliciter des principes de division sociale de travail et en particulier de segmentation par le statut d’emploi :

  • les sites de production sont spécialisés par taille de produits ;

  • plus les produits sont de taille importante et d’assemblage complexe, moins le procès de travail est taylorisé, et plus les postes de travail sont considérés comme qualifiés.

39Les images montrées ont souvent été identifiées à partir de la spatialisation des activités de travail (« c’est là que je travaille » ; « ça c’est chez moi... »), en faisant émerger d’emblée des principes de segmentation des affectations spatiales des ouvriers en fonction de leur statut d’emploi. Les intérimaires sont majoritairement affectés sur le site où les produits sont les plus petits, les plus rapides à monter (20 minutes pour en assembler un) et où la production est à la chaîne (plusieurs centaines par jour) :

« Eh bien, je peux te dire déjà que la première page c'est pas chez moi ! C'est beaucoup trop grand ! Nous, on fait des trucs plus petits que cela... »

(Intérimaire dans l’entreprise depuis 4 mois, 22 ans, niveau bac chaudronnerie).

40Ils n’y côtoient que très peu d’ouvriers permanents autres que des chefs de service. À l’inverse, le site où les produits sont les plus imposants et complexes à monter (quelques unités par jour), les ouvriers intérimaires y sont peu nombreux, en particulier les nouveaux. C’est donc d’abord une logique de segmentation spatiale qui s’est révélée dans toute son évidence, à commencer par l’ignorance de l’existence de certains lieux par les ouvriers intérimaires, mais aussi par les ouvriers permanents, dont certains ne fréquentent quasiment jamais le site des petites productions. Certains des ouvriers découvraient ainsi certains lieux de production de leur entreprise en visionnant les photos.

41Ensuite, le visionnement de postes de travail autres que ceux fréquentés quotidiennement par l’ouvrier interviewé a servi de catalyseur à l’expression de positionnements sociaux différenciés dans un espace qui est apparu concomitamment de façon très manifeste comme un espace ségrégué et hiérarchisé. Les commentaires sur les postes de travail montrés ont été structurés en fonction des logiques de positionnement sur l’échelle des hiérarchies sociales endogènes. Les points visualisés de l’organisation spatiale ont suscité l’expression des systèmes de répartition hiérarchique qui en sont au principe. Sont ainsi apparues les valeurs attribuées aux lieux dans lesquels les activités sont effectuées, en fonction des qualifications, voire même des aptitudes qui y seraient requises :

« C’est que des photos de Y (site des petites productions). Nous, on ne fait pas ça en bas, on fait que les commandes spéciales, faut être plus attentif, plus pointilleux, il y a plus des trucs à vérifier dessus. »

(Contrôleur qualité, 27 ans, permanent depuis un an (6 missions d’intérim dans l’entreprise), Bac pro).

42Se sont aussi exprimées des aspirations d’affectation professionnelle :

« Ça c’est un banc d’essai (photo ci-dessus), j’aurai bien voulu atterrir là parce que, dans l’armée, c’était ma qualification… Si j’avais un truc plus pointu,…, mais je me retrouve à faire du montage » (intérimaire, 27 ans, BEP) ou d’amélioration des conditions de travail : « moi c’est là que je veux aller. C’est beaucoup mieux, c’est mieux agencé, t’as tout le matériel qui faut, il ne te manque rien…»

(permanent depuis un an, 36 ans, BEP).

43Ce sont enfin des parcours de mobilité, indissociablement géographique et professionnelle, qui sont évoqués à l’occasion des commentaires d’images :

« Là par contre, je plains les gars qui sont là (photo ci-dessus), moi je suis dans un atelier, celui près de la voie express, l’atelier Y et c’est un atelier vraiment sympa, le boulot est sympa, il y a de la cadence mais bon, on ne travaille pas à la chaîne en fait, c’est un atelier, ce n’est pas une chaîne de montage (…) Ce sont des petits, les objets arrivent, en monter un ça doit lui prendre vingt minutes en gros et il va passer sur un autre, ils en sortent pas mal dans la journée, ils sont debout et ils n’ont pas besoin de bouger, à gauche ils doivent avoir leur tournevis, à droite le marteau enfin voilà (…) Je suis passé par là aussi, la chaîne de montage, ça me plaisait pas du tout, mais bon j’ai quand même réussi à revenir à l’atelier. »

(Intérimaire dans l’entreprise depuis 4 ans, 23 ans, BAC pro).

44On voit ainsi émerger et se consolider un principe de classification endogène des lieux, distinguant « l’atelier » comme pôle antithétique de la « chaîne (de montage) ». Le visionnement des images de la « chaîne » a particulièrement fait réagir. Il a permis d’exprimer des aversions professionnelles, mais aussi sa signification principale d’espace social de relégation.

45Ce qui est frappant par rapport à l’exercice, c’est qu’au détour des réactions spontanées suscitées par le visionnement des images, le discours convenu des débuts d’entretien avec les ouvriers permanents disant en substance « on est tous pareils, on fait tous le même boulot » s’est heurté ici de plein fouet aux logiques de segmentation indissociablement spatiale et sociale, et par exemple au clivage très net entre deux catégories spatiales fortement segmentées : « l’atelier » et « la chaîne » ; le statut d’emploi redoublant très nettement la qualification du poste. Ainsi, par exemple ce permanent de 34 ans qui évoque les rapports intérimaires/permanents en ces termes avant le visionnement des photos :

« Dans tous les postes on est mélangé, on travaille ensemble, ce n’est pas parqué, les intérimaires dans un coin et puis les titulaires » […] « quand j’étais intérimaire on n’était pas forcément intégré aux permanents, on se sentait quand même intérimaire, puis on savait, lui c’est un titulaire. Mais maintenant les intérimaires sont tous intégrés aux titulaires »

(Contrôleur qualité, titulaire depuis 8 ans (en intérim dans l’entreprise pendant 3 ans et demi avant), 34 ans, Bac F3, niveau 1e année d’IUT) ;

46lorsqu’il s’agit de commenter les images des postes sur la chaîne, il laisse transparaître les logiques endogènes à l’œuvre des assignations spatiales :

 « Là cette partie-là, j’y suis allé hier, je suis allé voir un collègue là, il est chef d’équipe sur la chaîne […] Je n’y ai jamais travaillé même avant et je préférerais démissionner plutôt que d’y être, ça c’est clair. […] Parce que ce sont des robots, c’est la chaîne et ça je n’en veux pas. Là, je pars tout de suite en courant ! Et d’ailleurs, là ce sont essentiellement des intérimaires payés encore plus bas que P1 13 […] Ici il y a encore des OS ! »

(Contrôleur qualité, titulaire depuis 8 ans (en intérim dans l’entreprise pendant 3 ans et demi avant), 34 ans, Bac F3, niveau 1e année d’IUT).

47Dans les commentaires d’images, le travail principalement effectué par les intérimaires sur le site des petites productions est ainsi désigné par certains du terme péjoratif de « daube », car standardisé et répétitif, et les produits réalisés de « playmobil », du nom de la marque de jouets, marquant une césure assez radicale avec l’univers du « vrai travail » des ouvriers permanents.

48Tout se passe donc comme si le visionnement en fin d’entretien des photos de postes de travail avait contribué à déjouer le discours de dénégation des clivages intra-catégoriels par le statut d’emploi. L’euphémisation de ceux-ci qui teintait les premières parties d’entretien (« enfin j’ai fait pas mal de grosse boites et Métalec pour ça ils sont assez cool parce que par rapport aux intérim… c’est clair qu’ils ont le même boulot que nous. Et la plupart des mecs dans l’entreprise ont tous commencé par l’intérim et on sait ce que c’est parce qu’on est déjà passé par là. La différence c’est plutôt au niveau de la direction qu’ils le font. Mais au sein des ouvriers non ! ») (permanent, 31 ans, 7 ans en intérim avant d’être recruté en CDI il y a 4 ans) se brise sur l’évidence montrée par l’image des logiques d’affectation sur les postes de travail en fonction des statuts d’emploi :

« Voilà, ça c’est l’emballage et la finition (photo ci-dessous). C’est pareil, ça c’est un mec qui est payé à mettre des objets dans des cartons. Ah, c’est des supers boulots ça ! (ironie). Ah ben tiens, ça c’est du boulot d’intérim. Et là, c’est le même geste toute la journée et c’est l’horreur. »

(Permanent, 31 ans, 7 ans en intérim avant d’être recruté en CDI il y a 4 ans).

49De fait, les commentaires ont clairement exprimé des logiques d’affectations en mobilisant systématiquement ces catégorisations statutaires :

« Ça c’est les grands objets. Ce ne sont pas les intérimaires. […] C’est que des titulaires parce que c’est des grands objets. » (Photo ci-dessous).

(Intérimaire, 41 ans, formation professionnelle de soudeur).

  1. Conclusion

50Le support photographique, par la confrontation visuelle avec d’autres situations de travail – parfois même inconnues de certains interviewés – a clairement servi de catalyseur à l’expression d’aspects des rapports sociaux du travail cristallisés dans des espaces de travail. L’exercice, en révélant ainsi le « sens des lieux » et notamment des principes implicites de division du travail fortement corrélées aux affectations spatiales, a enrichi la compréhension des rapports sociaux de travail en faisant émerger des enjeux en partie déniés dans les débuts d’entretien (avant la présentation des photographies des situations de travail).

51Si on peut effectivement attribuer des possibilités heuristiques au dispositif d’enquête, en particulier par la procédure de triangulation des données qu’il permet, il n’y a pas lieu cependant de lui prêter de vertus épistémologiques intrinsèques : ni avantages de « non-directivité » à l’exercice ni données d’enquête de qualité supérieure. Le contexte d’énonciation cependant est modifié par l’introduction de ces supports photographiques à commenter, sans doute dans le sens d’une diminution du degré d’officialité de la situation d’enquête. Mais cela ne présuppose ni que les commentaires sur photos seraient « plus authentiques » ni même nécessairement plus riches d’information. Son intérêt heuristique principal réside dans la possibilité qu’il offre de faire varier le contexte de l’énonciation et donc de mettre en œuvre une procédure de triangulation des données de l’enquête. Au bilan de l’exercice, si on peut attester que pour certains enquêtés, les images présentées ont joué un rôle de stimulation de la parole, on doit aussi reconnaître que pour d’autres, elles ont eu des effets inverses de clôture précipitée de l’entretien – les deux cas étant bien entendu à considérer comme également intéressants à analyser… À condition donc d’interroger « ce que faire parler à partir d’images veut dire », l’usage d’images comme supports d’entretien pourrait utilement enrichir la boite à outils ordinaire du sociologue.

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Notes

1 Nom fictif.

2 La durée moyenne des missions en intérim est de 15 jours.

3 L’implication du délégué syndical dans l’enquête est évidemment nourrie de l’espérance de pouvoir en tirer une « caution scientifique » à son action syndicale, sachant qu’une bonne part des revendications porte précisément sur la titularisation des intérimaires.

4 Pour les ouvriers en CDI, surreprésentation des syndiqués CGT et sympathisants.

5 Débrayages, et même AG des personnels, sont très peu suivis par les ouvriers intérimaires par exemple, au grand dam des syndicalistes.

6 Dans l’ensemble, les intérimaires sont plus jeunes et sensiblement plus diplômés que les permanents. Sur les 28 intérimaires, 24 ont entre 20 et 28 ans (85% de – de 28 ans)  et 4 de plus de 40 ans. 10 sont titulaires d’un Bac pro, 7 d’un BTS, 1 d’un DUT, 1 d’un diplôme d’ingénieur et 9 d’un CAP/BEP (2 dans les moins de 28 ans). Sur les 16 permanents, 6 ont de moins de 28 ans, 7 sont trentenaires; 3 ont plus de 40 ans. À la différence des intérimaires, aucun des ouvriers titulaires interrogés n’est diplômé de l’enseignement supérieur. 7 sont titulaires d’un Bac pro (4 dans les moins de 30 ans – les trois autres trentenaires) et 9 sont titulaires d’un CAP/BEP.

7 Certains intérimaires en sont à leur 4 ou 5e mission de 6 mois.

8 Dans l’entreprise en question, par exemple, le travail de nuit repose sur le volontariat : les « volontaires » ne sont quasiment que des intérimaires…

9 Surtout pour les titulaires de CAP/BEP tant il apparaît de plus en plus nettement que le bac pro devient le diplôme modal des qualifications ouvrières aujourd’hui (Eckert, 1999).

10 Dû sans doute en partie au fait que tous les titulaires sont passés par un temps plus ou moins long en missions d’intérim dans l’entreprise avant d’accéder de façon assez liée à la permanence d’emploi à des affectations sur des postes de travail plus qualifiés.

Pour citer cet article

Christian Papinot (2016). "La machine à café, l’atelier et la chaîne. Quelques réflexions sur l’usage de la photographie comme support d’entretien". Images du travail Travail des images - Dossier | Images du travail, Travail des images | n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet.

[En ligne] Publié en ligne le 15 décembre 2016.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1215

Consulté le 21/08/2017.

A propos des auteurs

Christian Papinot

Sociologue du travail et professeur à l’université de Poitiers et directeur du GRESCO (Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines ; EA 3815). Ses travaux de recherches portent principalement depuis une quinzaine d’années sur les mutations du travail et de l’emploi dans le contexte contemporain d’effritement de la société salariale. Ses recherches actuelles interrogent plus particulièrement les effets des politiques d’externalisation sur les collectifs de travail, en particulier dans les professions ouvrières de l’industrie. Il s’intéresse également depuis une vingtaine d’années aux questions d’épistémologie de la démarche de recherche en sciences sociales et à l’usage de l’image comme outil d’investigation. Il est un des membres fondateurs de la revue Images du travail, Travail des images.

Articles du même auteur :

n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet

Produire et/ou utiliser des images dans les démarches de recherche sur les mondes du travail sont des voies d’accès à la connaissance qui se développent dans le champ des sciences sociales. Pour autant les débats contemporains en matière d’enquête avec des images ont été jusque-là plus prompts à en souligner les bienfaits méthodologiques intrinsèques (réels ou supposés) qu’à débattre de leurs implications épistémologiques sur les conditions de production des données de l’enquête. Les apports méthodologiques des images, aussi essentiels soient-ils, laissent cependant en suspens un certain nombre de points aveugles sur l’épistémologie de la démarche de recherche, sur le statut des données d’enquête ainsi produites, sur la relation d’enquête comme relation sociale, ou plus généralement sur les conditions de validité scientifique des assertions produites à partir des images. Entre un pôle minimaliste qui réduit l’image à une fonction d’« llustration » de l’objet – voire d’aide-mémoire à la description – et un pôle maximaliste de la pratique photographique comme « facilitateur inconditionnel » du travail de terrain, y a-t-il une juste place aujourd’hui pour un usage raisonné (donc critique) de l’image (fixe ou animée) dans la démarche de recherche ? Ce troisième numéro d’Images du Travail, Travail des Images propose des analyses réflexives des situations d’enquête produites avec l’utilisation des images fixes ou animées. Photographier ou filmer sur le terrain, tout comme utiliser des images pour susciter de la production de données d’enquête, n’est ni neutre ni sans conséquence sur le mode de questionnement ou la dynamique de la recherche. Les articles réunis dans ce dossier proposent tous d’entrer dans cette discussion sur ce que faire des images fait à l’enquête. Pour cela, ils interrogent différents moments et modalités de frottements aux « mondes du travail » enquêtés dans la temporalité de la démarche de recherche avec les images : lors de la phase de négociation et d’entrée sur le terrain ; dans les relations d’enquête nouées sur la durée entre chercheurs et travailleurs photographiés/filmés ; lors du montage des séquences filmées ; lors de l’analyse des données visuelles produites.



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Dernière mise à jour : 30 juin 2017

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