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Aurel. (2016), La menuiserie. Chronique d'une fermeture annoncée, Futuropolis

frPublié en ligne le 15 décembre 2016

Par Arnaud Mège

1Plus connu pour ses dessins de presse et autres caricatures politiques, qui paraissent régulièrement depuis 2007 notamment dans les journaux comme Le Monde et Politis, Aurel a publié l'an passé aux éditions Futuropolis une « bande-dessinée de reportage » (Le Foulgoc, 2009) qui témoigne, si besoin en était, d'un genre qui tend à se développer largement dans le monde du 9e art. Faire des reportages qui racontent le réel des situations vécues, en donnant à lire et voir des moments de la vie quotidienne des individus (re)mis en scène, est en effet une tendance de plus en plus prégnante dans les parutions récentes. Autre tendance dans le monde de la bande dessinée qu'est celle de s'intéresser au travail.

2Mais La menuiserie. Chronique d'une fermeture annoncée, n'est pas uniquement un reportage graphique sur le travail, c'est aussi une histoire de famille. Cette menuiserie, c'est l'entreprise du père d'Aurel. Transmise de père en fils depuis quatre générations, l'histoire de l'entreprise Froment est sur le point de toucher à sa fin. Décidé à prendre sa retraite dans quatre ans, Arnaud, le père d'Aurel, n'a toujours pas trouvé de repreneur. C'est alors que se pose la question de l'avenir de cette entreprise familiale. Les salariés, Dominique, Khalid, Julien, Jacques et Anne, que vont-ils devenir ? Il y aurait bien eu une solution toute trouvée – bien qu'Arnaud n'y ait en réalité jamais pensé – mais non, Aurel a décidé qu'il serait « le fils qui ne reprendra pas la menuiserie » !

3Son père a déjà envisagé la possibilité de transformer l'entreprise en Société coopérative ouvrière de production (SCOP). Une option privilégiée pour un « patron de gauche1 » qui permettrait la reprise de la menuiserie par les ouvriers « afin que l'outil de travail leur appartienne. » (p. 22). Mais pour cela, « il faut au moins deux salariés motivés. » (p. 23). Rien n'est moins sûr quand ses employés semblent avoir d'autres aspirations...

  1. « Le fils qui ne reprendra pas la menuiserie »

4Des aspirations différentes ce fut aussi le cas de ses deux enfants. Bérénice, sa fille, devenue physicienne et Aurélien – Aurel donc –, son fils, qui a bien choisi de travailler les planches mais pas tout à fait les mêmes. C'est donc une autre vie qu'ils ont choisie, loin de ce petit village très rural situé au coeur de l'Ardèche qui les a vus naître.

5On comprend tout l'enjeu de la publication de cette bande dessinée pour son auteur. C'est une manière de prendre part à cette histoire familiale de laquelle il s'est progressivement écarté. Une possibilité qui lui est offerte d'en garder une trace, de générer une mémoire. Il y a donc, au départ, cette envie que « tout ça ne se perde pas2 ». Un sentiment de nostalgie issu d'une enfance passée aux abords de la menuiserie, dans le bruit continu des machines, même lorsqu'il allait faire ses devoirs chez sa grand-mère, l'institutrice du village, qui habite toujours en face, de l'autre côté de la route3. Du bruit, on en retrouve tout au long des 196 pages de cet album : le bruit de la scie à ruban (p. 26-27), de la scie circulaire (p. 29) ou du marteau piqueur (p. 78).

6Plus difficile de retrouver l'odeur si particulière de la sciure de bois, mais on la sentirait presque tant le dessin, accentué par le choix d'un graphisme en noir et blanc, fait preuve de réalisme.

  1. La mise en scène du narrateur au service du reportage en train de se faire

7Dès les premières pages le lecteur se retrouve immergé dans l'atmosphère familiale de l'entreprise. On appréhende les premières scènes littéralement par les yeux d'Aurel qui est en train d'interviewer sa grand-mère pendant qu'elle prépare le déjeuner.

8Tout en cuisinant, elle raconte comment Marcel, son mari, a contribué à développer le « petit atelier » que lui avait légué son père. Cette transmission était guidée par un leitmotiv, la qualité avant tout : « on ne faisait pas de la merde comme chez Lapeyre. » (p. 9).

9Dix-huit années de bonheur à « faire tourner » cette petite entreprise, Marcel à la tête de la menuiserie et patron de « quelques ouvriers » et Madeleine, institutrice et gestionnaire de « la compta et du secrétariat » de son mari (p. 9). Puis Marcel tombe malade, Madeleine l'accompagnera pendant de longs mois au chevet de son lit d'hôpital. À la mort de Marcel, c'est Arnaud, son fils qui, malgré ses études, va prendre en charge la gérance de l'entreprise. Puis, contre toute attente, Arnaud décide de reprendre la menuiserie. « Toujours fourré dans ses livres et pas manuel pour un sou ». Madeleine était alors loin de penser à ce moment qu'il serait capable de faire ce métier (p. 13).

10C'est ainsi que débute le cheminement de ce reportage dessiné. Et d'ailleurs, le choix de la cuisine de sa grand-mère pour faire débuter cette histoire n'est pas anodin. La maison de Madeleine se situe juste en face de la menuiserie et Arnaud vient y déjeuner chaque midi.

11On retrouve au fil de la lecture les menus concoctés par Madeleine, preuve que le déjeuner vient marquer un moment important dans la journée de travail de son père. C'est aussi un moyen de saluer l'engagement et l'implication de sa grand-mère dans cette entreprise familiale ; « un cordon bleu qui se fait un plaisir de cuisiner chaque jour pour son fils » (p. 14) comme elle le faisait avant pour son mari. Mais cette cuisine et ces repas sont aussi un lieu et des moment hors du travail où Aurel peut trouver son père disponible et ainsi le questionner plus facilement en lui demandant par exemple de préciser des détails encore flous. Cet espace-temps convivial (la cuisine à 12h) tranche avec le rythme d'Arnaud. Pour lui, la journée de travail débute tôt. Il faut partir à 7h20 pour arriver à la menuiserie à « 7h40 maximum », soit 20 minutes avant les ouvriers : « c'est la moindre des choses quand on est patron » !

12On rencontre aussi beaucoup de personnages dans ce reportage. Si Arnaud et Madeleine apparaissent tout au long de l'album, témoignant qu'il s'agit bien de l'histoire de l'entreprise familiale qui est en jeu, Aurel n'hésite pas à donner la parole à d'autres acteurs. Aux salariés de l'entreprise évidement, Dominique, Khalid, Julien, Jacques, tous ouvriers et Anne, la responsable administrative. Mais aussi au maire des Vans, à Marc, un ancien employé de la menuiserie qui, en 2012, à décidé de démissionner pour se mettre à son compte et à Albert, le frère cadet du grand-père d'Aurel. Ces moments d'échanges, retraduits dans la bande dessinée, sont en réalité de véritables entretiens confirmés par la mise en scène d'Aurel en train de retranscrire ses matériaux d'enquête (p. 66).

13Ce travail de recueil de paroles est complété par des moments d'observation, observation qui se fait même à plusieurs reprises participante. En effet, on voit Aurel accompagner les différents protagonistes dans leurs activités, notamment les ouvriers, que ce soit à l'atelier ou sur les chantiers.

« Pour ces dessinateurs (les dessinateurs de reportages), le fait de se dessiner dans leurs bandes dessinées renforce l’idée même de reportage ; un narrateur intradiégétique occupe une fonction testimoniale, la présence à l’image étant un moyen visuel de rappeler au lecteur qu’il s’agit de faits vécus et directement rapportés. Parallèlement, c’est un signe fort d’engagement, puisque proche des événements qu’il raconte, le dessinateur se rapproche des individus qu’il rencontre. » (Le Foulgoc, 2009)

14C'est pourquoi, à la manière d'autres « reporters dessinateurs » (Dabitch, 2009) comme Guy Delisle ou Étienne Davodeau, Aurel n'hésite pas à se mettre en scène. On le voit par exemple attablé dans la cuisine de sa grand-mère, assis sur le siège passager de la fourgonnette de l'entreprise ou encore travaillant maladroitement dans l'atelier ou sur les chantiers avec les ouvriers.

15Mais plus encore, on voit son travail de reporter dessinateur en train de se faire comme en témoignent les nombreuses planches où il se représente, tout en maintenant une discussion avec ses informateurs, en train de croquer les scènes qui s'offrent à lui.

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18Ce procédé permet à l'auteur de souligner par sa présence son engagement et ainsi d'insister sur la réalité des situations vécues. À cette intensité, il faut ajouter la spécificité du rythme de cette BD qui se trouve séquencée par 33 chapitres dont l'effet a pour finalité d'organiser une dynamique narrative qui rend très bien compte des logiques du reportage en train de se faire. On suit avec plaisir l'auteur dans les différents moments qui ont constitué son travail de reporter. On se laisse porter par l'alternance des situations de ce reportage en immersion, entre moments de discussion et interviews des acteurs et participation à l'activité concrète du travail de menuiserie. Le croisement des points de vue des uns et des autres nous en apprend beaucoup sur les transformations de l'artisanat (la standardisation des fenêtres, la demande grandissante de matériaux en PVC, bref l'adaptation aux contraintes du marché) pendant que les scènes de travail révèlent les logiques d'un savoir-faire professionnel spécifique et d'un sens pratique incorporé (la taille des cales, les règles de sécurité mais aussi les « risques du métier », la fabrication des volets, la pose de fenêtres, etc.).

19Aussi, ce n'est pas seulement une chronique familiale sur fond d'autobiographie dont il est question dans cette bande dessinée. Le propos va bien au-delà. Il s'agit pour Aurel de partir d'un événement à venir (la non reprise de l'entreprise familiale et donc sa prochaine fermeture) qui l'affecte personnellement, pour traiter plus largement de problématiques sociales et politiques concernant l'univers de l'artisanat.

« Une part essentielle du reportage est de “simplement” raconter, de refaire vivre dans le récit la réalité, d’y inclure la complexité et l’épaisseur existentielle, de douter et de tenter de répondre à ces doutes, de proposer une vision de cette réalité en la faisant partager, de faire entendre des voix dans toute leur richesse ». (Dabitch, 2009)

20En donnant la parole aux ouvriers de son père, Aurel donne à lire leurs représentions et aspirations personnelles, la manière dont ils perçoivent leur travail, envisagent leur futur. Le point de vue n'est donc pas seulement celui du patron qui voudrait voir ses ouvriers reprendre « l'affaire ». Il s'agit bien d'un reportage croisant habilement les points de vue de chacun et permettant au lecteur de saisir la variabilité des enjeux et des possibles qui se trament dans les représentations des uns et des autres. C'est en cela que réside toute la force de cette « bande-dessinée de reportage » qui, en plus d'apporter tout un ensemble d'éléments sur la condition ouvrière des artisans et petits patrons, est un bel accomplissement personnel pour son auteur qui souhaitait, avec ses planches, laisser une trace de cette mémoire qu'est l'histoire de la menuiserie familiale.

Bibliographie

Dabitch Christophe, « Reportage et bande dessinée », Hermès, La Revue, 2/2009 (n° 54), p. 91-98.

Le Foulgoc Aurélien, « La BD de reportage : le cas Davodeau », Hermès, La Revue, 2/2009 (n° 54), p. 83-90.

France inter, « Si tu écoutes j'annule tout », (en ligne), mis en ligne le 16 avril 2016, consulté le 12 janvier 2017, URL : https://www.franceinter.fr/personnes/aurel

Notes

1 Invité dans l'émission de radio « Si tu écoutes j'annule tout » sur France inter le 16/04/2016, Aurel revendique cette dénomination pour caractériser les prises de position de son père. Il précisera en revanche qu'ils ne sont pas tous les deux de la même gauche, on comprend alors que la gauche de son père est davantage réformiste que celle du fils, très certainement plus libertaire.

2 Extrait tiré des propos tenus par Aurel dans l'émission de radio « Si tu écoutes j'annule tout » sur France inter, 16/04/2016.

3 D'après les propos tenus par Aurel dans l'émission de radio « Si tu écoutes j'annule tout » sur France inter, 16/04/2016.

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Pour citer cet article

Arnaud Mège (2016). "Aurel. (2016), La menuiserie. Chronique d'une fermeture annoncée, Futuropolis". Images du travail Travail des images - Notes critiques | n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet | Images du travail, Travail des images.

[En ligne] Publié en ligne le 15 décembre 2016.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1278

Consulté le 29/06/2017.

A propos des auteurs

Arnaud Mège

Docteur en sociologie de l'université de Poitiers. Il est membre du GRESCO (Groupe de REcherches Sociologiques sur les Sociétés COntemporaines : EA 3815) et secrétaire de rédaction de la revue Images du travail, Travail des images.


n° 3. Le travail des images dans la démarche de recherche. Analyse réflexive et compréhension de l'objet

Produire et/ou utiliser des images dans les démarches de recherche sur les mondes du travail sont des voies d’accès à la connaissance qui se développent dans le champ des sciences sociales. Pour autant les débats contemporains en matière d’enquête avec des images ont été jusque-là plus prompts à en souligner les bienfaits méthodologiques intrinsèques (réels ou supposés) qu’à débattre de leurs implications épistémologiques sur les conditions de production des données de l’enquête. Les apports méthodologiques des images, aussi essentiels soient-ils, laissent cependant en suspens un certain nombre de points aveugles sur l’épistémologie de la démarche de recherche, sur le statut des données d’enquête ainsi produites, sur la relation d’enquête comme relation sociale, ou plus généralement sur les conditions de validité scientifique des assertions produites à partir des images. Entre un pôle minimaliste qui réduit l’image à une fonction d’« llustration » de l’objet – voire d’aide-mémoire à la description – et un pôle maximaliste de la pratique photographique comme « facilitateur inconditionnel » du travail de terrain, y a-t-il une juste place aujourd’hui pour un usage raisonné (donc critique) de l’image (fixe ou animée) dans la démarche de recherche ? Ce troisième numéro d’Images du Travail, Travail des Images propose des analyses réflexives des situations d’enquête produites avec l’utilisation des images fixes ou animées. Photographier ou filmer sur le terrain, tout comme utiliser des images pour susciter de la production de données d’enquête, n’est ni neutre ni sans conséquence sur le mode de questionnement ou la dynamique de la recherche. Les articles réunis dans ce dossier proposent tous d’entrer dans cette discussion sur ce que faire des images fait à l’enquête. Pour cela, ils interrogent différents moments et modalités de frottements aux « mondes du travail » enquêtés dans la temporalité de la démarche de recherche avec les images : lors de la phase de négociation et d’entrée sur le terrain ; dans les relations d’enquête nouées sur la durée entre chercheurs et travailleurs photographiés/filmés ; lors du montage des séquences filmées ; lors de l’analyse des données visuelles produites.



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