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Que disent au sociologue les photos mal-aimées ?

frPublié en ligne le 26 juin 2017

Par Cornelia Hummel

1Cette image est un fragment d’une étude de sociologie photographique que j’ai menée au sein d’un couvent. Celui-ci a la particularité d’héberger, dans ses murs, un établissement de soins pour religieux et religieuses âgés dont la prise en charge est assurée par des professionnels laïcs.

2« Le parachute et ses couleurs vives, ce sera beau pour les photos, Cornelia va être contente ! » dit l’animatrice lorsque j’assiste aux activités d’animation ce jour-là. Pour la première fois de mon terrain, je ressens un grand malaise : je ne me sens pas à ma place, je n’ai pas envie de faire des photos, je ne sais pas quoi mettre en images, aucun cadre (au sens propre comme au sens figuré) ne s’impose à moi. Je cadre, j’appuie sur le déclencheur sans trop savoir pourquoi – peut-être pour faire plaisir à l’animatrice. Il en est de même la semaine suivante, lors d’une autre activité. Une fois le terrain terminé, je regarde les photos des activités d’animation, m’étonne de porter sur elles un jugement aussi peu sociologique que radical « je ne les aime pas », « elles ne sont bonnes à rien », puis je les jette dans ma corbeille numérique.

3Elles me travaillent, pourtant, ces photos mal-aimées, et une piste s’esquisse lors de l’écriture d’un article sur les évolutions récentes de la prise en charge des personnes âgées en maison de retraite. Aujourd’hui, la maison de retraite se doit d’être un lieu de vie (et non une salle d’attente de la mort), avec un projet institutionnel prenant soin des « projets de vie » individuels des résidents. Cette nouvelle conception a contribué à transformer la profession d’animateur dont le nouveau rôle consiste à soutenir ces projets de vie et à assurer une continuité avec la vie antérieure de chacun.

4La situation des deux animatrices laïques travaillant pour l’établissement de soin du couvent est, à cet égard, hors du commun. Au lieu d’être les porteuses d’un projet institutionnel qui se construit sur les projets de vie des résidents à leur arrivée dans l’institution, les animatrices doivent trouver leur place dans un projet qui dépasse les contours de l’établissement de soins (dont elles sont les employées), et même du couvent : l’ordre religieux des Ursulines. De la même façon, les religieuses et religieux n’ont pas de projet de vie à établir en entrant dans l’établissement de soin, puisque ce projet est préexistant et s’inscrit dans le temps : leur projet de vie a été scellé lors de leur entrée dans l’ordre.

5On peut poser l’hypothèse que les animatrices évoluent donc dans une espèce de flou institutionnel qui leur octroie à la fois des marges de manœuvre quant à la définition de leur pratique professionnelle au quotidien, mais aussi un inconfort quant à leur mission. De façon curieuse, les autres professionnelles laïques de l’établissement (les infirmières, en particulier) jouent un rôle plus important que les animatrices dans le soutien au projet de vie des résidents, la toilette du matin incluant, par exemple, la mise du voile.

6Le malaise que me provoquent les photos d’animation révélerait alors un déficit de sens des activités proposées, ce déficit faisant écho au flou de la mission d’animation dans ce contexte professionnel spécifique.

7Je ressors les photos de la corbeille.

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Pour citer cet article

Cornelia Hummel (2017). "Que disent au sociologue les photos mal-aimées ?". Images du travail Travail des images - Images du travail, Travail des images | n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image | Un oeil, une image.

[En ligne] Publié en ligne le 26 juin 2017.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1407

Consulté le 22/10/2017.

A propos des auteurs

Cornelia Hummel

Cornelia Hummel est docteure en sociologie, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève. Ses travaux dans le domaine de la sociologie de la vieillesse et du vieillissement  - elle a publié en 2014, avec Isabelle Mallon et Vincent Caradec « Vieillesses et viellissements – regards sociologiques » (Presses universitaires de Rennes) - prennent actuellement une nouvelle orientation sous l’effet d’un goût prononcé pour les méthodes visuelles. En parallèle de sa trajectoire académique, elle a également été productrice de documentaires indépendants durant de nombreuses années.


n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image

À en juger par le nombre croissant des productions audiovisuelles et cinématographiques sur les thèmes de la santé, de la maladie ou de la médecine, force est de constater que les pratiques médicales occupent de nos jours une place importante sur la scène médiatique. Du côté de la fiction, la figure d'autorité du soignant, personnage héroïque au savoir biomédical spécialisé, recèle des ressources scénaristiques inépuisables comme en témoignent, par exemple, les épisodes de la série Dr House (D. Shore, 2004-2012). Mais les failles personnelles du soignant, ses doutes, qu’il soit médecin généraliste (La maladie de Sachs, M. Deville, 1990) ou psychanalyste (In Treatement, H. Levy, 2008-2010) travaillent également les représentations sociales, annonçant en creux une image inversée et critique de la toute puissance du savoir médical, de ses limites techniques et scientifiques et des crises identitaires plus profondes qui traversent le milieu médical actuel. Les mises en scènes d'intrigues autour de la question de la maladie et du soin (Le bruit des glaçons, Blier, 2010) ne manquent pas d’alimenter les préoccupations sociales des patients, désormais récurrentes, autour du droit à l’information médicale, des valeurs et de l’éthique médicale, du traitement des corps dans leurs dimensions biologique, sociale et politique. Au-delà de cette dramaturgie de l’intime (Remillet 2013), présente dans le cinéma de fiction comme dans de nombreux documentaires – La consultation (De Crecy 2009), Hospital (F. Wiseman, 1970), Les patients (C. Simon, 1989) et Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (M.A. Roudil, S. Bruneau, 2006) –, rares sont les films réalisés dans une perspective anthropologique et accordant une place centrale aux soins du corps (Michau 2007), à la parole du malade, à celle du médecin ou du thérapeute (Candelise 2013, Remillet 2014). Cependant, que nous apprend de plus que les analyses désormais classiques de l'anthropologie de la maladie et de l’anthropologie médicale un acte médical observé, filmé ou photographié, alors que certaines notions clés telles que illness et sickness (Young 1982, Kleinman 1988 et 1997) ont déjà largement contribué à asseoir ces deux disciplines sur le plan théorique ? Qu’en est-il lorsque les chercheurs en sciences sociales tentent d'approcher la « réalité » des soins à travers des prises de vues, qu'elles soient photographiques ou filmiques ?



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Dernière mise à jour : 30 juin 2017

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