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Le mal de l'œil et l'amulette : pratiques thérapeutiques en territoire purhepecha au Mexique

frPublié en ligne le 26 juin 2017

Par Florence Malfatto

Ail, huile et romarin : trois ingrédients employés par la Xurhiski (guérisseuse) pour prévenir le mal de l'œil.

© Florence Malfatto, avril 2016

1Cette image a été prise en avril 2016, dans la communauté purhépecha de Santa Fe de la Laguna, située dans la zone lacustre du Michoacán (centre-ouest du territoire mexicain), où je réalisais une étude filmique et ethnographique. L'objet de mon investigation portait alors sur une maladie dont plusieurs membres de la communauté estimaient que j'étais victime : le mal de ojo (littéralement, mal de l'œil).

2Hors-champ au moment de la prise de vue, je suis la destinataire du geste thérapeutique décrit par l'image, et me trouve donc à la fois dans une situation d'observatrice et de patiente.

3Le personnage que l'on aperçoit au premier plan de l'image est la guérisseuse (Xurhiski) qui me soigne ; elle a la connaissance des plantes et est accoucheuse. Comme de nombreuses femmes purhépecha, elle est coiffée de deux tresses et porte les boucles d'oreille caractéristiques, rondes, en or, des femmes de la région. On distingue le haut de son tablier et de sa jupe – éléments vestimentaires également constitutifs de l'identité indigène féminine.

4La Xurhiski et moi nous trouvons dans la cuisine de la maison de cette dernière, pièce ouverte sur le patio et donnant sur la rue, par la porte d'entrée de la maison. Les murs sont en torchis. La guérisseuse se tient devant son vaisselier, meuble central autour duquel s'organisent les temps de repas qui rythment la vie des foyers purhépecha.

5La cuisine est un espace féminin. Lors de la prise de vue, nous nous y trouvons seules. L'espace thérapeutique étant confondu avec l'espace domestique de la cuisine, les membres de la famille de la Xurhiski ont en effet pris l'habitude de s'éclipser lors de l'arrivée de patients dans la maison.

6On aperçoit, dans l'ombre des assiettes, une bouteille dont la guérisseuse a retiré le bouchon, remplie d'un liquide qu'elle s'apprête à verser sur une gousse d'ail entourée de feuilles de romarin, disposées elles-mêmes sur quelques feuilles de papier absorbant. Cette succession de gestes, d'apparence culinaire, s'inscrit dans la phase ultime de la cure prescrite par la guérisseuse : la constitution d'une amulette de protection contre le mal de ojo.

7Le petit sac rouge (couleur forte, particulièrement indiquée dans ce contexte thérapeutique) situé au bord cadre est en effet destiné à être garni des éléments forts – ail et romarin – que la Xurhiski arrose d'huile de lys. Une fois l'amulette refermée, elle me la remettra avec ordre de la porter sur moi, en particulier si je me rends à une fête au sein du village.

8Le mal de ojo, pathologie extrêmement répandue dans le monde purhépecha, frappe, en effet, de façon préférentielle les personnes estimées faibles ou de sang faible (enfants, étrangers, personnes à la peau claire). Elle survient dans des situations où la future victime est en contact visuel avec un groupe social étranger au sein duquel elle est amenée à s'intégrer, de façon temporaire ou durable (premières expériences de socialisation d'un enfant hors du cercle familial restreint, participation d'un étranger aux fêtes d'un village auquel il n'est pas rattaché...). La victime, ayant été scrutée fixement par de nombreux regards inconnus, contracte alors une série de symptômes, souvent cumulés : insomnie, maux de tête, maux de ventre, apathie, manifestations dépressives. Il faut alors recourir aux services d'un guérisseur ou, dans le cas où le mal est jugé trop sévère, d'un sorcier (Sikuame) – un mal de ojo prononcé pouvant faire soupçonner, en amont, l'intervention d'un sortilège.

9Mon extériorité au monde purhépecha et mon désir de m'intégrer au groupe social faisaient de moi une victime prédisposée. Le mal me frappa à point nommé, après plusieurs semaines d'enquête sur la médecine traditionnelle purhépecha, champ auquel j'avais difficilement accès en raison du caractère confidentiel (voire secret) des pratiques thérapeutiques, largement discriminées par l'Église catholique (assimilant médecine traditionnelle et sorcellerie) et les institutions médicales publiques (les cliniques de villages, implantées par le gouvernement, tendent à supplanter la médecine traditionnelle).

10Ma cure eut lieu en deux étapes. Un nettoyage rituel fut d'abord réalisé, au cours duquel la guérisseuse frotta mon corps à l'aide d'un œuf pour m'enlever le mal. Cette première étape n'ayant pas été suffisante pour fortifier mon sang, l'amulette, dans un second temps, vint renforcer l'action du nettoyage.

11Ma double implication, comme cinéaste et comme malade, s'est révélée particulièrement heuristique. Prise dans le système de croyances du village, j'ai pu occuper une place privilégiée me permettant de filmer des pratiques médicales extrêmement confidentielles, tout en menant à bien une observation ethnographique au plus près du geste thérapeutique.

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Pour citer cet article

Florence Malfatto (2017). "Le mal de l'œil et l'amulette : pratiques thérapeutiques en territoire purhepecha au Mexique". Images du travail Travail des images - Images du travail, Travail des images | n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image | Un oeil, une image.

[En ligne] Publié en ligne le 26 juin 2017.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1409

Consulté le 22/10/2017.

A propos des auteurs

Florence Malfatto

Florence Malfatto est doctorante en cinéma anthropologique et documentaire à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Elle travaille au moyen de l'outil filmique et s'intéresse aux processus de résistance des communautés purhépecha, au Mexique, dans les champs de la médecine et du politique. Depuis janvier 2017, elle est chargée de cours dans le département des Arts du Spectacle de Nanterre.


n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image

À en juger par le nombre croissant des productions audiovisuelles et cinématographiques sur les thèmes de la santé, de la maladie ou de la médecine, force est de constater que les pratiques médicales occupent de nos jours une place importante sur la scène médiatique. Du côté de la fiction, la figure d'autorité du soignant, personnage héroïque au savoir biomédical spécialisé, recèle des ressources scénaristiques inépuisables comme en témoignent, par exemple, les épisodes de la série Dr House (D. Shore, 2004-2012). Mais les failles personnelles du soignant, ses doutes, qu’il soit médecin généraliste (La maladie de Sachs, M. Deville, 1990) ou psychanalyste (In Treatement, H. Levy, 2008-2010) travaillent également les représentations sociales, annonçant en creux une image inversée et critique de la toute puissance du savoir médical, de ses limites techniques et scientifiques et des crises identitaires plus profondes qui traversent le milieu médical actuel. Les mises en scènes d'intrigues autour de la question de la maladie et du soin (Le bruit des glaçons, Blier, 2010) ne manquent pas d’alimenter les préoccupations sociales des patients, désormais récurrentes, autour du droit à l’information médicale, des valeurs et de l’éthique médicale, du traitement des corps dans leurs dimensions biologique, sociale et politique. Au-delà de cette dramaturgie de l’intime (Remillet 2013), présente dans le cinéma de fiction comme dans de nombreux documentaires – La consultation (De Crecy 2009), Hospital (F. Wiseman, 1970), Les patients (C. Simon, 1989) et Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (M.A. Roudil, S. Bruneau, 2006) –, rares sont les films réalisés dans une perspective anthropologique et accordant une place centrale aux soins du corps (Michau 2007), à la parole du malade, à celle du médecin ou du thérapeute (Candelise 2013, Remillet 2014). Cependant, que nous apprend de plus que les analyses désormais classiques de l'anthropologie de la maladie et de l’anthropologie médicale un acte médical observé, filmé ou photographié, alors que certaines notions clés telles que illness et sickness (Young 1982, Kleinman 1988 et 1997) ont déjà largement contribué à asseoir ces deux disciplines sur le plan théorique ? Qu’en est-il lorsque les chercheurs en sciences sociales tentent d'approcher la « réalité » des soins à travers des prises de vues, qu'elles soient photographiques ou filmiques ?



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Dernière mise à jour : 30 juin 2017

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