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Une consultation dans un cabinet d’acupuncture

frPublié en ligne le 14 juin 2017

Par Frédéric Obringer

Consultation d’acupuncture, Bâle, avril 2015

© G. Remillet

1La photo a été prise en 2015 en Suisse lors d’une enquête anthropologique utilisant les images comme outil de recherche1. Le travail concernait la pratique de la médecine chinoise.

2Deux personnages, une femme et un homme, sont assis face à face, séparés par un bureau. L’homme tient avec la main droite le poignet droit de la femme. On aperçoit sur le bureau un moulage d’oreille, ainsi qu’un objet décoratif représentant deux feuilles de ginkgo stylisées. Au mur sont accrochées une calligraphie chinoise et la reproduction d’un estampage, portrait en pied d’un homme âgé.

3Le geste effectué par le personnage de droite nous montre que c’est un praticien de médecine chinoise en train de prendre les pouls, l’une des méthodes de diagnostic. La palpation s’effectue à trois emplacements de l’artère radiale ; index, majeur et annulaire sont placés sur chacun, et l’on palpe avec différentes pressions. Les informations données permettent de repérer la maladie en reconnaissant un type de pouls.

4Le moulage de l’oreille, que l’on aperçoit sous le bras du praticien, nous renseigne sur une spécialisation de ce dernier, l’auriculothérapie ; cette discipline trouve son origine non en Chine mais en France, où elle a été développée par le Dr Paul Nogier au cours des années 1950 (Nguyen, 1989, 16), avec de nombreux points auriculaires à puncturer en considérant l’oreille comme un microcosme.

5Le ginkgo (Ginkgo biloba L.), un grand arbre aux feuilles bilobées, a été introduit de Chine en Europe au XVIIIe s. ; il est vite devenu, par son aspect exotique et le graphisme unique de son feuillage, symbole de l’Extrême-Orient.

6Enfin, les deux illustrations décorant le mur du cabinet apportent une atmosphère de « haute culture » chinoise. Alors que la plupart des cabinets de praticiens de médecine chinoise en Europe affichent sur leurs murs des schémas d’acupuncture ou des images liées au Yin et au Yang, ou aux cinq agents, le médecin a choisi d’évoquer la culture classique de l’Empire du milieu avec un portrait représentant Confucius (Cheng, 1991, 61). Les gros caractères situés en haut du portrait sont les suivants :

7Xianshi Kongzi xing jiao xiang 先師孔子行教像 (Portrait de Confucius en train d’enseigner)

8Enfin, sur la calligraphie accrochée à droite, l’expression en quatre caractères que l’on peut lire, gai shi wu shuang蓋世無雙, est une belle publicité pour le praticien ; elle signifie « un être hors de pair »…

9L’ensemble de la photographie apparaît donc d’une extrême richesse sémantique. Deux éléments de l’image rejoignent les intérêts des savants et des missionnaires européens lors de la première grande rencontre de la Chine et de l’Europe, aux XVIIe et XVIIIe s. (Obringer, 2001). Mais l’image évoque aussi la circulation et la globalisation contemporaines des pratiques et des savoirs médicaux : à preuve ce médecin suisse prenant les pouls à la chinoise et spécialiste d’un traitement thérapeutique, l’auriculothérapie, adossé sur un corpus savant chinois mais développé en Europe.

Bibliographie

Cheng A. (1997), Histoire de la pensée chinoise, Paris, Éd. du Seuil.

Nguyen J. (1989), « Auriculopuncture », in Encyclopédie des médecines naturelles, Paris, Éd. techniques, II. 2, 12.

Obringer F. (2001), « Savez-vous tâter le pouls à la mode des Chinois ? L’introduction de la médecine chinoise en France du XVIIe siècle au XXe siècle », in Paul U. Unschuld (dir.), Médecines chinoises, Montpellier, Indigène éditions, p. 120-131.

Notes

1 Cette recherche est menée par Lucia Candelise, Gilles Remillet et Matthias Sohr dans le cadre du projet FNS 100017_146539/1 « Les pratiques médicales chinoises en Europe. Leur réception en Suisse pour un regard comparé avec le contexte médical français et italien », 2013-2016.

A télécharger

Pour citer cet article

Frédéric Obringer (2017). "Une consultation dans un cabinet d’acupuncture". Images du travail Travail des images - Images du travail, Travail des images | n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image | Un oeil, une image.

[En ligne] Publié en ligne le 14 juin 2017.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1411

Consulté le 23/08/2017.

A propos des auteurs

Frédéric Obringer

Frédéric Obringer (CNRS) est directeur de l’UMR Chine, Corée, Japon (EHESS-CNRS, Paris). Ses thèmes de recherche sont l’histoire de la médecine en Chine et des relations médicales entre la Chine et l’Europe, ainsi que l’histoire anthropologique de l’utilisation en Chine de certaines catégories de produits naturels (médicaments, substances aromatiques et parfums, poisons).Il a notamment publié :- L'aconit et l'orpiment. Drogues et poisons en Chine ancienne et médiévale, Paris, Fayard, 1997, 329 p. - Fengshui, l'art d'habiter la terre. Une poétique de l'espace et du temps, 2e édition corrigée, Arles, Éditions Philippe Picquier, 2009, 126 p.


n° 4. La relation soignants/soignés à l'épreuve de l'image

À en juger par le nombre croissant des productions audiovisuelles et cinématographiques sur les thèmes de la santé, de la maladie ou de la médecine, force est de constater que les pratiques médicales occupent de nos jours une place importante sur la scène médiatique. Du côté de la fiction, la figure d'autorité du soignant, personnage héroïque au savoir biomédical spécialisé, recèle des ressources scénaristiques inépuisables comme en témoignent, par exemple, les épisodes de la série Dr House (D. Shore, 2004-2012). Mais les failles personnelles du soignant, ses doutes, qu’il soit médecin généraliste (La maladie de Sachs, M. Deville, 1990) ou psychanalyste (In Treatement, H. Levy, 2008-2010) travaillent également les représentations sociales, annonçant en creux une image inversée et critique de la toute puissance du savoir médical, de ses limites techniques et scientifiques et des crises identitaires plus profondes qui traversent le milieu médical actuel. Les mises en scènes d'intrigues autour de la question de la maladie et du soin (Le bruit des glaçons, Blier, 2010) ne manquent pas d’alimenter les préoccupations sociales des patients, désormais récurrentes, autour du droit à l’information médicale, des valeurs et de l’éthique médicale, du traitement des corps dans leurs dimensions biologique, sociale et politique. Au-delà de cette dramaturgie de l’intime (Remillet 2013), présente dans le cinéma de fiction comme dans de nombreux documentaires – La consultation (De Crecy 2009), Hospital (F. Wiseman, 1970), Les patients (C. Simon, 1989) et Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (M.A. Roudil, S. Bruneau, 2006) –, rares sont les films réalisés dans une perspective anthropologique et accordant une place centrale aux soins du corps (Michau 2007), à la parole du malade, à celle du médecin ou du thérapeute (Candelise 2013, Remillet 2014). Cependant, que nous apprend de plus que les analyses désormais classiques de l'anthropologie de la maladie et de l’anthropologie médicale un acte médical observé, filmé ou photographié, alors que certaines notions clés telles que illness et sickness (Young 1982, Kleinman 1988 et 1997) ont déjà largement contribué à asseoir ces deux disciplines sur le plan théorique ? Qu’en est-il lorsque les chercheurs en sciences sociales tentent d'approcher la « réalité » des soins à travers des prises de vues, qu'elles soient photographiques ou filmiques ?



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Dernière mise à jour : 30 juin 2017

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