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« Une Charpentière à la Belle Epoque »

frPublié en ligne le 31 décembre 2018

Par Juliette RENNES

Images 1 et 2

Images originales tirées de la collection formée pat l'auteure pour le livre Femmes en métiers d'hommes

©J. Rennes

1Ces deux clichés de 1911, montrant « la seule femme en France exerçant le métier de charpentier » font écho à plusieurs articles de l’époque sur cette travailleuse.1 Ils s’inscrivent également dans une vaste production de cartes postales à succès qui, depuis les années 1900, met en scène des femmes accomplissant des activités traditionnellement masculines. Les mobilisations féministes pour l’accès des femmes à la médecine, au barreau, à l’encadrement administratif avaient contribué à installer dans le débat public et la culture visuelle la question controversée de la mixité des professions diplômées depuis les années 1880. Celle des métiers exercés par les hommes des classes populaires dans la rue s’était posée peu après, avec l’apparition des premières cochères, chauffeuses et colleuses d’affiches parisiennes qui firent l’objet de plusieurs centaines de cartes postales en 1907-1908. Certains éléments de la scénographie de ces travailleuses parisiennes sont de nouveau mobilisés dans les photographies de la charpentière Juliette Caron.

2L’un des principaux nœuds de la mise en spectacle de Juliette Caron repose sur le contraste entre la dimension traditionnellement féminine de certains éléments de son apparence et la dimension traditionnellement masculine de son activité : les traits de son visage sont fins, ses cheveux relevés en chignon sont clairement perceptibles sous la casquette, sa jupe-culotte est cintrée à la taille dont elle souligne l’étroitesse. Cependant, sur les deux images, la charpentière est en train de faire preuve de force physique pour construire une caserne d’infanterie, institution virile par excellence, dans une position acrobatique qui suggère le risque encouru. Le suspens de ce spectacle – comme celui du spectacle constitué par les afficheuses parisiennes photographiées debout sur une échelle, pot de colle dans une main et affiches dans l’autre – repose entièrement sur l’incertitude supposée du spectateur quant à la capacité d’une femme à mener à terme une série d’opérations censées constituer un défi pour elle, tout en étant ordinaire pour un homme. De fait, le charpentier qui, sur la deuxième image, apparaît en train d’accomplir la même activité que Juliette Caron, semble être jugé trop peu remarquable pour que la légende le mentionne.

3Pour autant, il ne suffisait pas d’être une femme en métier d’homme pour attirer l’attention des publicistes et des faiseurs d’images. La confrontation de diverses archives visuelles et professionnelles montre qu’être une travailleuse urbaine perçue comme jeune plutôt qu’une femme rurale perçue comme vieillissante constituait par exemple une double condition pour être photographiée et érigée en « première » ou « seule femme » à exercer l’activité masculine investie2. Or, cette visibilité de certaines « pionnières » tend à occulter la diversité des trajectoires professionnelles féminines en territoires masculins. Dans le recensement national de la population de 1911, on découvre par exemple qu’il y avait 56 charpentières3, la même année où Juliette Caron était catégorisée par la presse et les éditeurs d’images comme « la seule femme en France » exerçant ce métier. Ce type d’images nous en apprend ainsi peut-être moins sur la chronologie de l’apparition de femmes dans tel ou tel métier traditionnellement masculin que sur les ressorts narratifs durables de leur mise en spectacle.

Notes

1 Par exemple « Une jeune femme charpentier », Le Petit Journal, 03-04-1911, « Une femme charpentier », Le Matin, 02-04-1911.

2 J. Rennes, Femmes en métiers d’hommes. Cartes postales, 1890-1930. Une histoire visuelle du travail et du genre, Bleu Autour, Saint-Pourçain, 2013.

3 Sur un total de 94 500 charpentiers. Résultats statistiques du recensement général de la population effectué le 5 mars 1911, Paris : Impr. nationale, 1913-1917.

A télécharger

Pour citer cet article

Juliette RENNES (2018). "« Une Charpentière à la Belle Epoque »". Images du travail Travail des images - n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ? | Images du travail, Travail des images | Un œil, une image.

[En ligne] Publié en ligne le 31 décembre 2018.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1882

Consulté le 14/11/2019.

A propos des auteurs

Juliette RENNES

Juliette Rennes est enseignante-chercheuse à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du Centre d’étude des Mouvements Sociaux. Ses recherches portent sur l'histoire des luttes et des controverses suscitées par les demandes d'égalité des droits depuis la fin du 19e siècle. Elle a publié plusieurs travaux sur les luttes des femmes pour l'accès à des activités traditionnellement masculines, notamment Le Mérite et la nature. Une controverse républicaine: l'accès des femmes aux professions de prestige. éd. Fayard, 2007 et Femmes en métiers d'hommes. Cartes postales (1890-1930). Une histoire visuelle du travail et du genre. éd. Bleu autour, 2013. Ce livre s'est prolongé par la réalisation d'une exposition  au Musée de l'Histoire Vivante à Montreuil en 2015. Ses recherches actuelles portent notamment sur les inégalités liées à l'âge et leur politisation.


n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ?



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Dernière mise à jour : 17 avril 2019

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