Vous êtes ici : Accueil > Images du travail, T... > n° 6-7. Femmes au tr... > Comptes rendus > Quand l'image (dé)mo...

Quand l'image (dé)mobilise. Iconographie et mouvements sociaux au XXe siècle, Ludo Bettens, Florence Gillet, Christine Machiels, Bénédicte Rochet, Anne Roekens (dir.), Namur, Presses universitaires de Namur, 2015, 256 p.

frPublié en ligne le 31 décembre 2018

Par David Hamelin

1David Hamelin est historien, chargé de cours à l'Université de Poitiers et membre de l'association française pour l'histoire des mondes du travail (AFHMT). Il appartient par ailleurs à différents comités de rédaction (Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, Dissidences et Images du travail, travail des images) et est collaborateur du Maitron, Dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier et du mouvement social. Il est l'auteur de plus de 20 articles et a coordonné une dizaine d"ouvrages et de dossiers de revue. Ses travaux portent sur l'histoire du syndicalisme (en particulier l'histoire de la CGT et des bourses du travail), l'histoire du travail et notamment la justice du travail.

2Quelles sont les articulations entre les images dans toute leur diversité et les mouvements sociaux, non moins nombreux et variés dans leur forme d’expression ? C’est à cette question que cet ouvrage collectif, fruit d’un colloque tenu à l’Université de Namur en mars 2014, tente d’apporter un éclairage. Et la tâche demeure ardue. En effet, même s’il est aisé de constater que l’image est présente quasiment partout au XXe siècle, la recherche historique, relativement vivace en matière d’étude des mouvements sociaux, n’a pas pris en considération l’image, à l’exception des images de propagande, comme le soulignent très justement les auteurs de l’introduction. Ce constat ne peut être réduit à l’image. L’histoire contemporaine, à la différence de l’histoire médiévale par exemple, peine toujours à considérer les sources non écrites comme étant dignes d’intérêt. C’est donc tout à l’honneur des promoteurs de cet ouvrage d’initier une telle démarche quelque peu à contre-courant des tendances lourdes de la discipline historique.

3Les contributions proposées, qui s’appuient sur une riche iconographie, couvrent un large spectre géographique (Afrique, Amériques, Europe), avec cependant une prédominance de l’aire francophone européenne. Elles portent également sur des types de mouvements sociaux assez différents (féminisme, personnes handicapées…), même si ceux concernant le mouvement ouvrier et le syndicalisme dominent l’ouvrage. Enfin, les articles s’appuient sur une grande variété d'images (cinéma, photos, peintures, pochettes de disques…) et la majorité d’entre eux s’intéressent au second XXème siècle.

4Les 14 articles qui constituent ces actes sont classés en 4 parties : « la création et l’appropriation des images », « les petits écrans », « le mouvement ouvrier » et enfin « les images de presse ».

5 La lecture de ces différents articles amène différentes réflexions portant sur des schèmes classiques de l’iconographie, à savoir la production, la diffusion et la circulation, ou la réception.

6Pour les mouvements sociaux appréhendés, la puissance de l’image est très vite perçue comme un élément fédérateur, mais avec des enjeux forts, faisant qu’il importe souvent de contrôler par les initiateurs ladite production. Il s’agit alors pour convaincre de produire des images signifiantes et qui interpellent les populations visées, parfois très différentes sur le plan sociologique. La presse socialiste italienne étudiée ici par Anna Pelligrino, et en particulier les périodiques Avanti et Emporium, expérimente différents supports, tout en variant les styles iconographiques mis en exergue. La production peut aussi être monumentale comme le montre Camille Baillargeon dans son article intitulé « Regard sur la décoration grandiose de Forces murales et Métiers du Mur » pour le trentième anniversaire du Parti communiste de Belgique ». Cette production initiée par deux collectifs d’artistes fait l’objet de débat sur le style et le contenu des images à produire tout en se positionnant dans certaines filiations artistiques reconnues.

7La diffusion et la circulation donnent à voir l’extrême mobilité des images tant d’un point de vue géographique – l’image pouvant aisément dépasser les frontières, qu’intellectuel, celle-ci pouvant être réinterprétée, négociée, détournée. Deux contributions au moins illustrent cette dimension. La première est celle de Florence Kaczorowki, intitulée « Mobilisations (anti)féministes autour de l’affiche “We can do it !” (1942) ». L’auteure rappelle que cette célèbre affiche, après avoir été oubliée, sera réappropriée par le mouvement féministe dans les années 1980, puis plus étonnamment par les milieux conservateurs dans les années 2000. La seconde contribution de Charles Roemer porte son regard sur les mouvements de solidarité avec le Nicaragua sandiniste en Belgique surtout. Les images (photos, affiches, dessins, badges…) de ce mouvement permettent ainsi de générer de la sympathie à un conflit armé, en mettant en lumière des caractéristiques fédératrices de celui-ci (mouvements composés de jeunes, de femmes, incarnant une troisième voie…).  

8De quelles façons des images peuvent-elles être reçues, appropriées, voire détournées ? Le texte de Jérôme Bazin portant sur les images officielles produites à l’occasion des défilés du 1er mai en RDA propose un éclairage original sur ce point, du fait notamment des sources mobilisées. Dans le régime autoritaire qu’est celui de la RDA, l’auteur rend compte de la lutte, certes à armes inégales, entre certains manifestants qui souhaitent ne pas être « dépossédés » de « leur 1er mai » et les potentats du régime. Aussi les images imposées peuvent-elles être écornées, abimées, ignorées, ce qui marque une forme de résistance à l’égard des impératifs du régime communiste.

9Il est à noter que plusieurs articles posent des questions épistémologiques des plus originales. Xavier Nerrière à partir des archives du CHT de Nantes pose ainsi les jalons de la réflexion sur les « auto-représentations du monde du travail », autrement dit les photos prises par les ouvriers eux-mêmes sur leur lieu de travail et les difficultés tant à les collecter qu’à les analyser. Nathalie Ponsard offre quant à elle une solide et méthodique déconstruction, grille d’analyse à l’appui, des mouvements sociaux au tournant des années 1980 au sein de l’entreprise Ducellier.

10Il importe aussi de souligner l’originalité de certaines perspectives. C’est le cas de l’article de Nicolas Verschueren sur les pochettes de disques 45 tours qui illustrent les luttes ouvrières des années 1970, ou encore la contribution de Françoise F. Laot qui interroge les relations complexes, sinon ambiguës, entre cinéma (ici éducatif) et syndicalisme, illustrées par la production d’un film à la fin des années 1950, Quelqu’un frappe à ma porte, et ouvre une crise sur la qualité ou le sens d’un film syndical, au sein de l’Institut international des films du travail.

11À l’issue de la lecture de ces actes, on reste partagé sur le bilan qui peut en être tiré. La pluralité des approches et des objets témoigne du bien-fondé de l’intuition des artisans de ce colloque. L’image, qui plus est pour l’étude des mouvements sociaux, doit impérativement être prise en compte dans l’analyse globale desdits mouvements. Elles n’ont pas qu’un caractère illustratif. Elles accompagnent la dynamique sociale et font l’objet d’une attention minutieuse, de débats, d’appropriations parfois surprenantes tant pour les producteurs que pour les médiateurs ou les récepteurs. Et parce qu’elles permettent de traduire parfois plus simplement une problématique que le recours à l’écrit ou à la prise de parole, elles ont une portée impressionnante.

12On regrette cependant, au regard de cette nécessité, la faible problématisation générale de l’ouvrage qui ne permet pas de dessiner de fil directeur, mais aussi la faible mise en abyme de plusieurs contributions elles-mêmes, qui se contentent de décrire ces images sans articuler le propos avec les recherches connexes déjà existantes. À cela s’ajoute une conclusion produite par un des meilleurs spécialistes de la question, André Gunthert, qui pose différents constats et jalons stimulants, mais qui demeure désarticulée du reste de l’ouvrage. C’est plus que dommage et réduit la portée que devrait avoir ce type de recherche.

13Quoiqu’il en soit, ce champ de la recherche, comme le rappellent plusieurs contributeurs doit continuer à être labouré, car si l’image nécessite un appareil critique adapté et pertinent, elle permet aussi de repenser l’objet scientifique que sont les mouvements sociaux.

A télécharger

Pour citer cet article

David Hamelin (2018). "Quand l'image (dé)mobilise. Iconographie et mouvements sociaux au XXe siècle, Ludo Bettens, Florence Gillet, Christine Machiels, Bénédicte Rochet, Anne Roekens (dir.), Namur, Presses universitaires de Namur, 2015, 256 p.". Images du travail Travail des images - Comptes rendus | Images du travail, Travail des images | n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ?.

[En ligne] Publié en ligne le 31 décembre 2018.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1910

Consulté le 14/11/2019.

A propos des auteurs

David Hamelin

David Hamelin est historien, chargé de cours à l'Université de Poitiers et membre de l'association française pour l'histoire des mondes du travail (AFHMT). Il appartient par ailleurs à différents comités de rédaction (Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, Dissidences et Images du travail, travail des images) et est collaborateur du Maitron, Dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier et du mouvement social. Il est l'auteur de plus de 20 articles et a coordonné une dizaine douvrages et de dossiers de revue. Ses travaux portent sur l'histoire du syndicalisme (en particulier l'histoire de la CGT et des bourses du travail), l'histoire du travail et notamment la justice du travail.        


n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ?



Contacts

Université de Poitiers
15 rue de l'Hôtel Dieu
TSA 71117
86073 POITIERS Cedex 9
France

Tél : (33) (0)5 49 45 30 00
Fax : (33) (0)5 49 45 30 50
webmaster@univ-poitiers.fr

Abonnez-vous

Recevez en temps réel les dernières mises à jour de notre site en vous abonnant à un ou à plusieurs de nos flux RSS :

Informations légales

ISSN électronique :

Dernière mise à jour : 17 avril 2019

Crédits & Mentions légales

Edité avec Lodel.

Administration du site (accès réservé)