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« Passions de fil, paroles de vallées moulinières ardéchoises », Kallima éditeur, 2017

frPublié en ligne le 31 décembre 2018

Par Henri ECKERT

1Ce livre s’insère dans le droit fil d’un ouvrage antérieur, paru une dizaine d’années plus tôt sous le titre Vallées moulinières, regards sur l’industrie de la soie en Ardèche. Édité par deux historiens spécialistes du moulinage de la soie grège dans les vallées ardéchoises, Florence Charpigny et Yves Morel, le livre rendait compte en particulier du développement des activités de moulinage de la soie dans les Monts d’Ardèche. Ces activités se sont inscrites plus largement dans le développement de l’industrie de la soie dans le sud-est de la France : entrainée par l’essor de la soierie à Lyon à partir du milieu du XVIe siècle, les ateliers de moulinage s’étaient rapidement répandus dans les vallées ardéchoises au cours du siècle suivant, afin d’élaborer les fils de soie produits par le traitement du cocon de soie, lui-même issu de la culture du murier. Cette dernière, développée notamment par Olivier de Serres, avait accompagné le décollage de l’industrie de la soie, la filature d’abord, qui consistait à tirer le fil de soie du cocon, le moulinage ensuite qui devait rendre le fil de soie apte au tissage, lequel constituait la dernière étape de cette industrie. Le moulinage consistait, plus exactement, à « transformer un ou plusieurs fils textiles par torsion et/ou assemblage sur un moulin simple ou double torsion dans le but d’en améliorer les propriétés » (p. 151). Passions de fils rapporte, comme l’indique le sous-titre, les paroles de celles et ceux qui ont accepté de témoigner de cette industrie du moulinage du fil de soie dans les vallées ardéchoises.

2Le livre consiste en effet, à l’instar de l’ouvrage "Du fil à retordre", Nous les fabricaïres !, en une succession de témoignages, recueillis au cours d’une enquête. Si ce dernier, publié en 2012, rapportait explicitement des paroles d'ouvrières des moulinages, Passions de fils est un peu moins clair d'emblée puisque son sous-titre renvoie aux Paroles des vallées moulinières ardéchoises, c'est-à-dire à des propos venus de lieux clairement désignés, sans préciser d’emblée qui s'est exprimé. De fait le livre regroupe des propos tenus par divers agents, ouvrières et ouvriers des moulinages mais aussi contremaîtres, dessinateur, patron, voire PDG ! Il était demandé à tous de « témoigner de leurs activités dans les moulinages » (p. 12). C’est ainsi que « 20 heures d’enregistrement audio » ont été recueillies auprès d’« une quinzaine de personnes », intégralement conservées aux Archives départementales de l’Ardèche à Privas. Il s’est agi d’entretiens semi directifs auprès de personnes rencontrées en groupe ou individuellement, chez elles ou dans des locaux mis à disposition pour l’entretien. Au recueil de propos s’est ajoutée la collecte de documents divers, de photos notamment, « photos au travail, dans les moulinages ou à l’extérieur, photos de grève, bulletins de paye, registres du personnel » (p. 7) Si l’ouvrage restitue la diversité du matériau recueilli, un CD joint au livre donne à entendre les voix et les sons, notamment les sirènes d’usine qui rythmaient la vie des moulineurs, marquant le début ou la fin du travail.

3Mais venons-en au livre proprement dit. Il se présente comme un gros volume, impressionnant sous sa jaquette rouge. En feuilletant distraitement les quelques 240 pages de l’ouvrage, on en découvre la structure : si les textes des entretiens réalisés occupent la plus grande partie de la page, apparaissent en marge, un peu comme dans un cahier d’écolier, des informations diverses qui permettent soit de saisir le vocabulaire spécifique du moulinage soit de se familiariser avec des données techniques ou professionnelles. Le lecteur peut ainsi, au fil de sa lecture, se familiariser avec un vocabulaire qu’il ne maîtrise pas forcément et, ainsi, appréhender plus exactement le sens les propos tenus par les personnes interrogées. Il peut, par exemple, découvrir ce qu’on appelait jadis « l’arbre d’or » (p. 19), ce que désignent les mots « banaste » (p. 21) ou « fayssine » (p. 89), à quoi sert un « ensouple » (p. 70), un « ourdissoir » (p. 163) ou une sacquette (p. 189). Les termes sont présentés par ordre alphabétique ce qui permet au lecteur d’aller ou revenir facilement au mot dont il ignorait ou aurait oublié de lire la définition. L’intérêt majeur du livre réside toutefois dans les textes qui retranscrivent les entretiens réalisés et les documents qui les accompagnent. L’ouvrage ne proposant toutefois, hélas, pas de table des matières, il est difficile de circuler d’un entretien à l’autre, sauf à chercher dans le livre ou se rappeler approximativement où se situe tel ou tel entretien. Si le dernier rapporte les propos d’un patron, le premier nous met en relation avec deux ouvrières et le mari de l’une d’elle. Des trois, une seule a travaillé longuement dans un moulinage, mais les voix des deux autres apportent leur écho au propos principal et, d’une manière générale, les différents entretiens se répondent.

4Il n’est guère possible de résumer les propos tenus par ces personnes qui ont parfois passé toute leur vie professionnelle dans les moulinages. Leurs récits retracent souvent leur parcours de vie, disent le travail quotidien, ses joies ou ses peines. Souvent, d’ailleurs, les peines s’effacent et se fondent dans un souvenir qui ne veut, bien souvent, garder que le meilleur de ces vies de labeur. Nous nous arrêterons un instant sur les propos tenus par Janine et Jackie, tant il est intéressant de relever les nuances apportées par l’une ou l’autre, notamment lorsqu’ils évoquent Mai 68. Voici ce que Jackie dit du patron qui se refusait à consentir une augmentation de salaire : « Il disait qu’il ne pouvait pas donner ça – parce que ça lui enlevait sur son bénéfice, certainement. Ça il nous le disait pas, mais on le comprenait vite quand même ! Parce que, quand on voit le train de vie que les patrons menaient à l’époque et dire qu’ils ne pouvaient pas ! Les voitures, les belles voitures… Il y avait tout un tas de trucs qui tapaient aux yeux ! On voyait bien qu’ils ne menaient pas la même vie que nous, les ouvriers. » (p. 65) Alors que Janine se rappelle : « Quand ma fille avait été hospitalisée, elle l’épouse du patron venait – elle voyait que j’étais gamine quand même : "Il faudrait lui faire ci, ça…" Et j'avais des légumes… Elle me les mettait devant ma porte ! » (id.) Il est vrai que le couple habitait alors juste à côté des patrons. Mais Jackie reprend : « Donc, cette grève, à force de convaincre le personnel et de leur montrer noir sur blanc… Il n’y a qu’une solution : on arrête tout. On arrête l’usine et on fait grève. C’était la première grève. » (p. 66) L’évocation des luttes témoigne d’une clairvoyance et, sans doute, des changements dans les rapports entre ouvriers et patrons. Il y a aussi le récit tonique de Sandrine, ouvrière devenue militante syndicale et, plus récemment inspectrice du travail. Des vies individuelles sur fond de la grande histoire !

5Mais le livre ne se borne pas à restituer les récits individuels. Après chacun des entretiens, les auteurs de l’ouvrage apportent des informations complémentaires, qui reposent toujours sur des documents en lien avec les propos tenus. Parmi ces documents, de nombreuses photographies. C’est ainsi qu’après l’entretien avec Sandrine, le lecteur découvre les images d’une grève, lorsque les ouvriers d’un moulinage ont été contraints à cesser le travail pour résister au projet de 34 licenciements envisagé par la direction. L’usine n’avait pas connu d’épisode de grève depuis 1968, mais les ouvriers ont décidé de débrayer dès l’annonce officielle du plan, paradoxalement intitulé Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE). Au bout de trois semaines de grève, les ouvriers obtiennent le retrait de ce PSE. Quatre photos (p. 178) rappellent autant de moments de la grève, entre blocage de l’usine, manifestation, soulagement après l’annulation des licenciements. Les pages 52-53 – notamment la planche du la page 53 – permettent de comprendre la structure des fabriques et les dispositifs techniques tandis que la photo de la page 52 montre une fabrique, installée au bord d’un torrent. La photo de la page précédente présente un groupe d’ouvrières, des « pensionnaires » d’un moulinage. Cette représentation est particulièrement intéressante parce qu’elle ne se conforme pas aux règles habituelles de la photo du personnel d’une entreprise, les salariés bien rangés autour des patrons de l’usine, mais montre des jeunes femmes dont certaines se tiennent par la main, tandis qu’elles s’apprêtent à retourner au travail. La photo rappelle ainsi que la plupart de ces jeunes filles étaient « internes », c’est-à-dire qu’elles vivaient sur leur lieu de travail durant la semaine et ne rentraient chez elles qu’en fin de semaine…

6Nous voudrions insister sur la qualité des documents, photos ou autres, qui accompagnent les entretiens et, davantage encore, sur le fait que ces documents ne constituent pas de simples illustrations du propos véritable, qui serait dans les récits. Ces documents proposent bien plutôt comme un autre texte, un texte plus souple et plus ouvert, qui n’a certes pas été fabriqué avec des mots mais dont les unités signifiantes sont des images, photos ou dessins par exemple. Un autre texte qui répond au texte des entretiens, qui interagit avec le texte écrit et dont les éléments eux-mêmes interagissent entre eux. Des photos, par exemple, se répondent entre elles. Bornons-nous ici à jeter un coup d’œil sur les deux photos des pages 50 et 51 en acceptant d’aller de l’une à l’autre : si celle de la page 50 (que nous avons évoquée au paragraphe précédent) dégage une impression de spontanéité, en prise avec un aspect de la vie réelle de ces jeunes femmes, l’autre, même si elle ne répond pas plus que la première, aux règles de la photographie d’entreprise, a la raideur d’une photo officielle, où chacune des jeunes femmes, toutes alignées et se tenant bien droites les unes à côté des autres, prises dans la perspective fuyante de l’atelier, sont en représentation, au service du moulinage même à un moment où elles ne travaillent pas. Elle montre des ouvrières qui se tiennent là comme le leur a demandé le photographe et, vraisemblablement, comme le souhaitait leur patron, soucieux de fournir une « bonne » image de son moulinage.

7Terminons donc cette note par cette invitation : jetez un coup d’œil dans ce livre… à vos risques et périls ! Risque de vous laisser happer par l’ouvrage, d’y plonger plus longuement que vous n’auriez pensé en l’ouvrant, de vous y promener, de circuler du texte à l’image et de l’image au texte, etc. Au péril d’oublier l’heure qui passe et que demain vous devrez vous lever tôt ! Vous n’en saurez pas moins gré aux auteurs de cet ouvrage : Christian Bontzolakis, Léa Grange, Alain Martinot, Jean-Louis Tourette et Maguy Varcin.

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Pour citer cet article

Henri ECKERT (2018). "« Passions de fil, paroles de vallées moulinières ardéchoises », Kallima éditeur, 2017". Images du travail Travail des images - Comptes rendus | Images du travail, Travail des images | n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ?.

[En ligne] Publié en ligne le 31 décembre 2018.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=2290

Consulté le 14/11/2019.

A propos des auteurs

Henri ECKERT

Professeur de sociologie à l'Université de Poitiers et membre du GRESCO

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Dernière mise à jour : 17 avril 2019

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