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Une femme qui fait du dessin politique ! ou comment produire des images dangereuses. Entretien avec Chantal Montellier du 28 novembre 2016

frPublié en ligne le 31 décembre 2018

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Chantal Montellier, Sous pression. Dessins de presse au féminin (très) singulier,
1971-2001

Pop-com – Graphein, 2001

1Le personnage de cette image est censé me représenter avec quarante ans de moins et des seins qui tiennent tout seuls (rire). C’est une dessinatrice au travail, une dessinatrice qui est du côté de l’engagement et de la critique sociale plutôt que du côté du consensus. Si l’on fait ce choix, du dissensus, il vaut mieux s’armer, y compris psychologiquement, car c’est une forme de « guerre »… Je ne pensais d’ailleurs pas que cela serait aussi violent, mais peut-être mes images le sont-elles, violentes, ce qui entraîne des ripostes en proportion.

2La position de mon modèle semble un peu inconfortable, avec ces gens qui l’épient derrière la fenêtre et ont l’air un peu menaçant. Bien sûr, tout créateur n’est pas voué à l’inconfort, tout dépend de sa place dans la société, dans le monde ; tout dépend de ce qu’il véhicule, de ce qu’il représente.

3Au début de ma vie professionnelle, j’avais l’impression que tout était possible, nous étions en 1970, les portes ne s’étaient pas encore refermées sur les intérêts privés. J’ai beaucoup osé et bien sûr j’ai beaucoup pris de coups en retour. Le fait d’être une pionnière dans le domaine du dessin de presse politique n’y est pas pour rien. J’aggravais mon cas en ayant choisi d’être aux côtés de la classe ouvrière, qui, dans les années 1980, était trahie de partout.

4Question : Comment en êtes-vous venue à faire du dessin de presse, puis de la bande dessinée ?

  1. Une enfance le nez dans les images

5J’ai été élevée par ma grand-mère, parce qu’il fallait bien que quelqu’un supplée ma mère qui ne s’est jamais relevée d’un avortement effectué dans de très mauvaises conditions. Sans doute à la suite d’une infection, elle fut frappée par une épilepsie incurable. L’épilepsie à l’époque (fin des années 1940 début 1950) c’était « la maladie du diable ». Maman était exclue et stigmatisée partout, y compris dans sa propre famille… Ses crises étaient très impressionnantes. Ma grand-mère, pour me masquer ce spectacle, me construisait des « murs d’images ». J’étais vraiment très bien dotée en illustrés, en revues pour la jeunesse et tout ce qui existait de ce genre sur le marché. J’avais en permanence le nez dans les images et j’ai appris à dessiner tout simplement en les regardant, en poursuivant parfois les histoires publiées dans les illustrés dans mes cahiers. J’en avais des dizaines que je remplissais de dessins la plupart du temps narratifs.

6Tout le monde reconnaissait mon talent débutant, voire s’extasiait. Les instituteurs me sollicitaient pour illustrer les cahiers de classe et j’échangeais les dessins contre des devoirs de math, plus tard de latin… Je me suis donc logiquement retrouvée aux Beaux-Arts, où je me serais sentie à ma place, si la ségrégation sociale n’y avait été aussi forte. J’y ai fait cinq ans d’études à Saint-Étienne. C’était, à l’époque, la première école de Beaux-Arts de France. Je réussissais très bien, mais ma vie familiale, très difficile, me décalait par rapport aux autres. Je n’avais que peu de relations avec les élèves de ma classe...

7Il y avait une majorité de filles de la bourgeoisie qui s’inscrivaient aux Beaux-Arts après le bac en attendant de se marier. Pratiquement aucune ne se destinait à une carrière artistique. Pour un garçon, dans la province française des années 1960, choisir de faire de la création n’était pas nécessairement se marginaliser, ni se mettre la famille à dos, alors que pour une fille… ! La ségrégation à ce niveau était encore très grande.

8En 1968, pendant les évènements, j’ai complètement tourné le dos à cette population des Beaux-Arts. J’étais avec un groupe d’artistes, d’étudiants de la fac de lettres, qui étaient politiquement très engagés. Détail amusant et significatif, je crois pouvoir dire sans grand risque de me tromper, qu’il n’y a qu’une seule élève des Beaux-Arts qui ait fait grève en 1968, c’est moi ! Lorsque je suis retournée en cours, on m’a demandé ma carte d’élève !

  1. Mai-68 m’a pas mal bousculée

9Du côté de ma mère, je suis issue d’une famille modeste, catholique de droite. Ouvriers, petits chefs, petits cadres... Une mentalité de « jaunes ». Du côté de mon père, c’était une famille de commerçants qui avaient été très aisés, mais avaient connu des déboires financiers et le déclassement. J’étais programmée pour finir à l’extrême droite, je crois, mais les évènements de 1968 m’ont poussée à réfléchir autrement. Ce mouvement était tout de même puissant, et il était difficile de l’ignorer, d’autant qu’il faisait écho à mon état de révolte intérieure. C’est d’ailleurs cette révolte, cette souffrance, qui m’ont incitée à me joindre aux manifestants, plus que les idées politiques que je découvrais sans toujours bien les comprendre… Je me suis réconciliée avec la partie populaire de mon origine et aussi avec cette ville de Saint-Étienne, ville ouvrière par excellence. Ouvrière et atypique : le centre-ville étant plutôt occupé par les ouvriers et les confins, les faubourgs, la campagne, par la bourgeoisie.

10Mon regard a basculé et j’ai abandonné Drieu La Rochelle au profit de Zola, Hugo, Jack London, Malraux ! Je me suis sentie mieux dans ma peau. J’étais moins en guerre contre moi-même. J’acceptais davantage de quoi je procédais.

11Hélas, le mouvement qui me portait est retombé assez vite. En mai-juin, c’était l’effervescence, nous avions créé un tas de choses : des comités de liaison d’artistes, de travailleurs, d’étudiants, etc. et puis en juillet : plus personne ! La désertion ! « Sous les pavés la plage »... Cela veut dire que ce n’était pas très sérieux tout ça, finalement ! J’ai eu l’impression d’avoir été dans un leurre total.

12En septembre 1968, je suis entrée en année de DNBA (Diplôme National des Beaux-Arts) section peinture. J’ai dû constituer un dossier, c’était du travail scolaire très formaté. J’ai obtenu mon diplôme en 1969, il m’ouvrait les portes de l’enseignement des arts plastiques (comme maîtresse auxiliaire).

13Là, où 1968 a pu faire bouger des choses, c’est que, dès que je suis sortie de l’école, je me suis retrouvée à faire effectivement des travaux plus personnels et avec une vraie réflexion sur ma pratique.

  1. L’enseignement a tué mon désir de peindre

14Comme je ne suis pas une riche héritière, il faut que je gagne ma vie en travaillant et, à part l’enseignement, rien. Mon premier poste était dans un lycée de Haute-Savoie, avec des classes d’élèves ne pensant qu’à faire du ski !... Sinon, les mêmes ritournelles : « à quoi ça sert, Madame, le dessin ? », « de toutes les façons, si j’ai des mauvaises notes en dessin, mes parents, ils s’en foutent ». J’ai débarqué dans mon premier établissement, toute jeune, toute timide. Le proviseur me voit arriver et me donne toutes les 6e, toutes les 5e, etc. Au total, je me retrouve avec plus de 600 élèves ! Impossible de trouver du temps pour autre chose et surtout pour la création.

15La Haute-Savoie étant un désert culturel et mon mari étant très ami avec des gens de théâtre qui étaient passés de Saint-Etienne à Paris, nous avons décidé de nous rapprocher d’eux et avons trouvé des heures d’enseignement dans une institution à Choisy-le-Roi.

16J’ai noué alors quelques contacts avec l’association La Jeune Peinture dont le président, Gérard Fromanger, faisait partie d’un mouvement né aux alentours de 1968, la Nouvelle Figuration, ou figuration narrative.

17M’étant remise à peindre, j’ai participé à une exposition dans le cadre de cette association. Il y avait une centaine d’exposants, au Grand Palais en 1972, dont des grands noms, Gérard Fromanger lui-même, les membres du groupe des Malassis comme Cueco, Paré, Fleury, des peintres dits engagés comme Ernest Pignon-Ernest. Il y avait une centaine d’exposants mais nous n’étions que deux femmes, Claire Bonnafé, qui est devenue écrivain et moi. Nous avons été superbement ignorées.

18Comme je n’ai jamais joui d’espaces très vastes, je peignais sur des formats de taille moyenne. Je suis restée très longtemps dans l’influence de Bacon mais aussi d’un certain surréalisme... De ce côté-là, mes préférences allaient – et vont toujours – très nettement aux œuvres féminines comme celles de Frida Kahlo ou de Dorothea Tanning. Ma peinture était plutôt figurative... Je me souviens d’une série sur le thème de l’écrasement, avec des corps écrasés par des structures métalliques, mécaniques.

19Pendant toute la période où j’ai donné des cours, j’avais de l’espace, mais par contre je n’avais plus de temps ! Je disposais d’une pièce entière pour moi mais je n’y faisais rien… et puis surtout, je n’avais plus de désir, je rentrais, j’avais beau avoir l’espace, le chevalet, les toiles, le matériel, j’étais sèche. Rien ne venait.

20Je me suis dit : « Chantal, l’enseignement ce n’est pas fait pour toi, il faut que tu fasses un autre métier ! » et voilà, du coup, je suis partie du côté du dessin de presse politique.

  1. Dis-donc, pour une fille, tu dessines pas mal !

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Chantal Montellier, Sous pression…, 2001

21Parmi mes collègues, il y avait un professeur de français, Aimé Marcellan, fils de républicain espagnol, qui était à l’époque rédacteur en chef de Combat syndicaliste, l’organe de la Confédération national des travailleurs (CNT), un syndicat anarchiste. Comme j’avais un logement de fonction qui donnait dans la cour de récréation de l’école où je faisais à la fois semblant d’être prof de dessin, animatrice et concierge, tout en ayant la tête et les désirs ailleurs, Aimé Marcellan m’avait vue préparer mon exposition. Souvent, des enseignants amis venaient boire un café chez moi, dont ce collègue, et on avait vraiment sympathisé. Il m’a dit : « est-ce que cela t’intéresserait de dessiner pour Combat ? ». Je me suis étonnée : « Ah bon, il y a des femmes qui dessinent dans les journaux comme ça ? ». Il m’a rétorqué : « Non, mais ce n’est pas grave, tu seras la première ! ». Je me suis donc lancée, ne sachant pas trop ce que c’était que de faire du dessin politique... Mes dessins étaient plutôt réalistes, à des milliers d’années-lumière de ceux de feu Wolinski, Reiser, Cabu, Charb, Tignous, etc. D’abord, c’étaient des dessins… de dessinatrice, pas de dessinateur. Et puis, leur but, n’était pas de faire ricaner, même s’ils contenaient de l’humour. Je cherchais plutôt à dénoncer, émouvoir, indigner. Rendre visible ce qui était caché et cela de manière aussi réaliste que possible.

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Chantal Montellier, Sous pression…, 2001

22J’ai commencé, l’actualité et le support s’y prêtant, par faire des dessins sur la fin du franquisme : l’agonie de Franco qui a duré un temps considérable, et puis Carrero Blanco, victime d’un attentat à la voiture piégée. La sienne a décollé de 50 mètres et s’est retrouvée sur le toit d’un couvent ! Et ensuite Juan Carlos…

23J’ai produit de nombreux dessins et trouvé assez rapidement une rédaction pour me publier contre espèces sonnantes et trébuchantes, contrairement à Combat. J’entre ainsi dans la presse du Parti communiste (PC), dont je suis assez proche, par des journaux comme France Nouvelle, La Nouvelle critique, dirigée à l’époque, par Jean Kanapa, intellectuel ami de Sartre et Beauvoir.

24L’Humanité dimanche m’employait très régulièrement. Je faisais surtout des illustrations, sur des textes de Marie-Louise Coudert, une journaliste qui faisait des gros dossiers de fond, des enquêtes de terrain, manquant un peu d’images parfois. J’aimais ce travail et ne me posais pas la question de savoir si j’étais pionnière ou pas, ce qui comptait pour moi, c’était d’échapper à l’enseignement.

25Je passais pour une « stalinienne » car mes dessins dénonçaient surtout l’exploitation et les abus du capitalisme. Rien à voir avec les séries vedettes comme les beaufs de Cabu, que je trouvais un peu facile. Pourquoi rire des beaufs, des prolétaires, des pauvres (« Les Deschiens ») ? Pour moi, c’était du mépris social, du mépris de classe, et j’avais cela en horreur.

  1. Petit à petit, j'arrive au féminisme

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Chantal Montellier, Sous pression…, 2001

26Une femme qui fait du dessin politique ! Je perçois que je suis la première parce qu’il y a des réactions autour de moi qui me font prendre conscience que je suis dans une espèce de transgression. Pour être tout à fait honnête, il y avait deux autres femmes qui signaient régulièrement des dessins dans la presse, Bérénice Cleeve, qui était plutôt une illustratrice, réalisant des portraits pour le journal Le Monde et puis, mais peut-être est-elle arrivée un peu plus tard ? Claire Bretécher dans le Nouvel Obs. Bretécher ne fait pas du dessin politique, mais plutôt du dessin de presse sociologique. C’est une espèce d’autocommentaire sur elle-même et son milieu.

27Parmi mes collègues masculins, je me souviens d’Alain Ghertman, fils de déporté qui faisait des dessins très durs, très noirs, qui tenaient plus du dessin d’art que d’humour. C’était des dessins expressionnistes, très sérieux, très travaillés et non des gribouillis comme on en voit un peu partout aujourd’hui. Les dessins de Cardon, eux, véhiculaient une expérience sensible, avec un engagement, une conscience sociale de classe forte, qui s’est affaiblie dans les dessins qu’il a fait par la suite pour le Canard Enchaîné.

28Dans la presse dite communiste, je ne me souviens pas d’avoir beaucoup souffert de sexisme, du moins, c’était à peu près supportable comparé à la presse de Bande Dessinée. On a bien essayé deux ou trois fois de me coincer dans les bureaux mais rien de vraiment grave. En tout cas, s’il n’y avait pas forcément de remarques sexistes, il pouvait y avoir parfois des pulsions, des gestes un peu déplacés mais rien de vraiment insupportable... Enfin, j’aurais préféré que cela n’ait pas lieu mais cela n’avait rien à voir avec ce qui se passait quand je livrais des dessins à Charlie Mensuel.

  1. Je n’aimais pas la bande dessinée

29Lorsque j’étais aux Beaux-Arts, je trouvais que la bande dessinée était un artisanat un peu vulgaire, pour les enfants et pour les arriérés, et puis, en 1968, je suis tombée sur les bandes dessinées des situationnistes, Guy Debord etc. J’ai trouvé amusant cet usage de l’imagerie populaire, détournée et retournée, pour amener une réflexion politique, une subversion, exprimer une colère. Certains ont vite compris que mon but, en faisant de la bande dessinée, c’était de faire passer quelques idées, or « la BD, c’est fait pour distraire pas pour penser ! », comme me le répétait l’un de mes éditeurs aujourd’hui décédé lui aussi.

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Chantal Montellier, Les Damnés de Nanterre

Denoël, 2005

30Début 1970, Alain Scoff, l’ami dont j’ai déjà parlé, m’a proposé un scénario que j’adaptai. Comme il était ami avec Wolinski, la porte de Charlie mensuel me fut ouverte facilement. Les éditions avaient alors leurs locaux près du square Choron et de la rue du même nom dans le IXe arrondissement. Une jeune femme derrière un bureau au rez-de-chaussée et une grande tablée d’hommes à l’étage. Mon arrivée fit sensation : « Tiens ! Une fille… mignonne en plus ! t’es pas mal foutue pour une dessinatrice, tu ne voudrais pas poser pour le strip-tease des copines ?1 ». Je ne venais pas là pour exhiber mes formes mais pour montrer mon TRAVAIL ! Et derrière ce travail, il y avait des années d’étude ! J’ai répondu quelque chose comme : « écoutez quand vous poserez pour le strip-tease des copains, peut-être ». J’ai eu très fortement envie de tourner les talons. Imaginez, toute une tablée de machos, le professeur Choron en tête ! 20 d’un côté et 20 de l’autre, tous plus ou moins pochetronnés… C’est la cage aux lions, c’est vraiment ça, la cage aux fauves ! C’est très violent. J’ai déposé mon dossier, et je suis partie en courant.

31Cela dit, Charlie Mensuel publiait de grands auteurs et payait bien. C’était un journal incontournable pour des dessinateurs. Il y avait aussi (À Suivre), un magazine belge, mais qui touchait moins de lecteurs, et Métal Hurlant, plus spécialisé dans la science-fiction, du moins au début. Ce qui m’a attiré dans Charlie, c’est qu’il y avait des gens de grand talent comme José Munoz par exemple. Un immense artiste. Il s’agit d’art narratif mais je le mets absolument à égalité avec des dessinateurs expressionnistes comme Otto Dix. Et aussi des gens comme Alex Barbier, Crépax… C’est toute une génération de gens qui ont été touchés par la question du politique et l’ont ramenée dans leur travail artistique, dans leurs bandes dessinées. Ainsi donc, le dossier est resté chez Charlie. C’était ma première bande dessinée, elle s’appelait « Jean ». Elle a été publiée. J’ai retrouvé ensuite « la cage aux fauves », mais sur un mode mineur, chez Casterman. Bizarrement, à Métal Hurlant, alors que c’était vraiment une bande de sauvageons, je n’ai jamais eu le moindre problème. Je n’ai pas été vraiment maltraitée, pas d’insultes sexistes en tout cas. J’étais plutôt ignorée, on comptait mes planches et on les publiait.

32Question : Pensez-vous qu’il existe une spécificité des dessins réalisés par des femmes ?

  1. Le féminin rendu visible serait-il être perçu par certains comme « dégoûtant » ?

33Un des meilleurs moments de ma brève carrière de dessinatrice de presse, a été ma collaboration avec une femme féministe – il n’y en avait pas beaucoup à ce poste-là – Nicole Chaillot. Elle était rédactrice en chef d’un journal qui s’appelait L’Unité. C’était au moment du programme commun de l’Union de la Gauche. Ce journal se voulait rassembleur (PS, PSU, CRES, Centristes…) ; Nicole avait une responsabilité politique. On était complètement en phase sur beaucoup de sujets, notamment sur la question des femmes. Elle comprenait mes motivations, mes colères, mais elle me disait aussi qu’elle devait se battre bec et ongles, pour faire accepter mes images qui dérangeaient beaucoup… Grâce à Nicole, j’ai pu faire des dessins que ne font jamais les dessinateurs de presse hommes, parce que tout simplement ils ne vivent pas la même expérience. Par exemple, une bande dessinée sur la non application de la loi Veil dans les hôpitaux. La loi avait été votée mais elle n’était pas appliquée, pour cause de « clause de conscience ». J’avais d’abord proposé cette bande sur l’avortement à l’Huma. En effet, je militais alors au MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) en compagnie, entre autres, de Coline Serreau qui n’était pas encore la grande réalisatrice qu’elle est devenue et nous accompagnions des femmes qui demandaient une interruption volontaire de grossesse. J’ai fait un mini-reportage dessiné dont j’étais, ma foi, très contente mais le rédacteur en chef de l’Huma dimanche a ouvert des yeux épouvantés en criant : « hou là là, non, ça, Chantal, on ne le passera pas ! ». Je lui demande pour quelle raison et il me répond qu’il risque d’y avoir des problèmes avec le Conseil de l’ordre... Le Conseil de l’ordre ?! Le rédacteur en chef de l’Humanité dimanche veut complaire au Conseil de l’ordre des médecins qui est le corps le plus réactionnaire qui soit dans ce pays ! Bon, alors je suis allée trouver Nicole, qui m’a publié la BD mais qui s’est prise en retour une volée de bois vert ! Elle en était d’ailleurs très surprise et choquée : « je ne comprends pas, ce n’est pas rationnel, une telle hostilité, c’est incompréhensible ! »

34C’était comme s’il y avait un tabou que j’avais brisé sans même le vouloir. Ramener une imagerie empreinte de sensibilité féminine sur des sujets comme celui-là, ça ne passait pas. Il ne faut pas que ces choses-là soient représentées et surtout pas par une femme. Les femmes peuvent écrire tout ce qu’elles veulent, dans leurs romans, dans la presse. Le problème c’est la visibilité, c’est insupportable à certains et notamment aux hommes de pouvoir - et parfois aux femmes. Mais je pense que c’est inconscient. Un réflexe archaïque. J’aurais bien aimé pouvoir continuer à creuser la question mais je n’en ai pas eu l’occasion

35À l’heure où je vous parle, je suis en train de lire le mémoire d’une jeune femme, Bérénice Motais, de Narbonne, qui a fait des études d’art. Elle me dit : « quand j’ai commencé à dessiner, je ne voulais pas que mes dessins soient identifiés comme des dessins de femme parce que c’est tellement rabaissé ! »… Cette jeune femme a 22 ans, elle est très intelligente, très belle, très féminine mais dans son dessin, il ne fallait pas que le côté féminin affleure… Ça a changé depuis qu’elle a pris conscience du problème. Cela dit, nous ne sommes pas encore sorties de l’auberge ! D’autant qu’il y a des reculs. Les images des femmes quand elles représentent le corps des femmes, la sexualité des femmes, le désir des femmes, tout de suite il y a des réflexes qui viennent de très profond, de très loin, du fond du fond de l’inconscient patriarcal qui nous a formés, et qui engendrent répression, voire dégoût. Bérénice a interviewé Bretécher qui elle aussi parle de dégoût. Le mot « dégoût » (à propos de la représentation des règles) revient aussi chez un personnage masculin de Nicole Claveloux, qui a fait les Beaux-Arts de Saint-Étienne comme moi, une de nos meilleures dessinatrices que tout le monde ignore. Or, les femmes ne s’intéressent pas à cela, ces questions de représentation semblent leur être indifférentes. Les intellectuelles méprisent très souvent l’image, surtout l’image narrative et populaire et cela n’aide pas à faire évoluer la situation. Moi, je fais de la BD pour faire la révolution par la bande, si j’ose dire. Parce que c’est par là que passera le changement dans les systèmes de représentations et l’imaginaire.

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Chantal Montellier, La Fosse au serpents,

Casterman, 1990

36Je me suis aperçue que la situation était la même dans le milieu de la peinture… Il y a eu une rétrospective des peintres surréalistes, à Beaubourg, il y a plus d’une dizaine d’années maintenant. J’aime bien ce mouvement qui libère l’imagination, l’inconscient et je trouve que les femmes y ont apporté des choses vraiment extraordinaires : Dorothea Tanning par exemple, Frida Kahlo à sa manière, Leonora Carrington, Remedios Varo Uranga, etc. Je m’y précipite, surtout pour les femmes et je n’en vois aucune, à part une photographe qui a été la maîtresse de Picasso et a fait de nombreux portraits de lui, Dora Maar ! Eh bien, me dis-je, au fond elles sont traitées comme on est traitées dans la BD. Les images des femmes, non ! pour le patriarcat, ce n’est pas possible… Nous avons les mêmes combats à mener, femmes plasticiennes et nous bédéastes.

  1. Une image, cela peut changer les rêves et les rêves peuvent changer la vie

37Essentiellement pour des raisons commerciales, parce que le féminisme avait le vent en poupe, un éditeur s’est dit : « pourquoi pas, allons-y, il y a sûrement un lectorat possible ». Et la revue Ah ! Nana a été créée en octobre 1976, un journal d’images narratives entièrement féminin. On a tenu neuf numéros, puis on a été retirées des kiosques ! Nicole Claveloux avait publié une bande dessinée sur une petite fille qui avait ses premières règles. C’était en noir blanc, stylisé, presque abstrait, mais « dégoûtant » quand même, alors qu’un homme qui éjacule, ce n’est pas dégoûtant… Si ? Les femmes commençaient à créer leurs images où elles se représentaient, elles n’étaient plus seulement dans la position de la muse ou de l’objet du désir masculin… Et bien nous avons tenu neuf numéros et nous avons été interdites à l’affichage dans les kiosques pour... « pornographie » ! Alors que, dans la même période, je ne sais combien de journaux et revues publiaient des histoires avec des filles à poil photographiées sous tous les angles. À ce moment-là, les kiosques étaient de véritables officines pornographiques mais c’est Ah ! Nana qui est frappée alors que cette revue n’a jamais contenu un millimètre d’images porno ! Si un journal de dessinateurs avait été interdit pour ces raisons-là, la France entière se serait levée pour réclamer la liberté d’expression dans la rue. Pour nous : Rien ! Alors que, tout de même, cela ne s’était jamais vu un journal de bande dessinée avec des images de femmes… Mais attention, danger !

38Un texte, c’est abstrait, la police de caractère ne va pas marquer l’imaginaire profondément. Lorsqu’on lit, un mot chasse l’autre, une idée chasse l’autre, ça reste abstrait. Mais une image, on peut passer du temps dessus, elle peut pénétrer profondément dans le cerveau. Des associations se font, elle peut changer l’imaginaire, elle peut changer les rêves et les rêves, ça peut changer le système de représentations. Bref ! C’est dangereux les images.

39Je crois que les femmes ne sont pas assez conscientes de la gravité de la situation. Un pan entier de l’imaginaire, un pan du visible, de la culture du visible, est systématiquement effacé, annihilé. Là, il est question de BD, c’est rigolo la BD, ce n’est pas grave la BD mais c’est dans ces secteurs-là de l’édition où il se passe les pires choses, ce n’est évidemment pas dans les labos de recherche féministes qu’ont lieu les pires régressions.

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Chantal Montellier, La Fosse …

40Ce que l’on produisait était certes souvent un peu maladroit, un peu intimiste, mais une génération montait, se levait. On commençait à être un peu nombreuses, on venait de loin. Un claquement de doigt de la censure et on disparaît ! On commence alors à être un peu moins téméraires dans nos publications, du moins pour celles, rarissimes, qui continuent à pouvoir publier. Puis, peu à peu, tout se referme et puis plus rien. Un repli, un trou, un vide quasi complet, pendant lequel des gens comme moi sont condamnées à vivre d’autre chose que de leur art, de leur talent. Pour ma part, je vis, très mal, d’ateliers d’écriture avec des détenus, des gens des quartiers, des scolaires. Heureusement que je ne me débrouille pas trop mal côté texte. Je passe ma vie dans les trains et les gares ! Il en sortira un recueil de nouvelles : Conversations ferroviaires, publié aux Impressions nouvelles. J’ai d’ailleurs publié une demi-douzaine de livres réalisés avec toutes sortes de publics. Dans ce rôle-là, je suis prise au sérieux, respectée, mais comme dessinatrice… c’est l’effacement. Tabula rasa…

41Le temps passe et, début 2000, des femmes réapparaissent, que l’on s’empresse de mettre toutes dans le même panier étiqueté : « BD Girly ». C’est un phénomène de marché qui incite des jeunes dessinatrices à raconter leurs petites histoires. Ces bédéastes proviennent presque toutes du même milieu social, en général, classe moyenne plutôt supérieure, et souvent parisiennes… Leurs productions sont acritiques, leur culture politique, leur conscience sociale, souvent faibles. Le mot « marketing » pour désigner ce phénomène d’édition me paraît trop neutre : c’est une petite machine de « guerre » idéologique, une remise au pas et en ordre…

42Question : est-ce la raison pour laquelle vous avez créé le Prix Artémisia ?

  1. Puisqu’on ne nous reconnaît pas, reconnaissons-nous nous-mêmes

43Le scandale de l’absence des dessinatrices dans la sélection du festival a éclaté en janvier 2016 à Angoulême. Personnellement, cela fait 40 ans que je l’attends, ce scandale. Ce festival sexiste, qui a reconnu en 45 ans, en tout et pour tout une seule femme, Florence Cestac, par ailleurs éditrice de bande dessinée (Futuropolis) et ayant de ce fait tout le milieu dans sa poche. Une seule femme en 45 ans ! Et même pas Bretécher qui ne « fut » jamais grand prix, alors qu’elle a beaucoup produit et souvent bien, qui a aussi bénéficié d’un traitement de faveur, y compris des médias mainstream. Le discours des patrons de ce festival (Franck Bondoux, notamment) est qu’il n’y a pas de femmes à mettre à l’honneur car elles ne produisent pas, pas assez, pas assez bien et qu’elles disparaissent trop vite, donc on a beau chercher, on n’en trouve pas !

44Le but du Prix Artémisia, c’est de démontrer que ce n’est pas vrai et on le démontre depuis une décennie, puisqu’on fêtera notre dixième anniversaire en janvier 20172. Chaque année, depuis le début de notre existence, on reçoit en moyenne une centaine d’albums et chaque année encore, on publie une liste de noms de femmes dessinatrices et auteures de BD tout à fait importante. Toutes ne sont pas d’immenses dessinatrices mais il y a toujours des choses intéressantes à l’intérieur de leurs albums, que ce soit des témoignages, une écriture, un talent, un imaginaire et parfois les quatre… Je trouve que dans l’ensemble, à part les « girly » qui sont formatées, les femmes qui publient ont un langage beaucoup plus personnel et un imaginaire également plus personnel que la plupart des hommes. Elles ont une singularité, souvent, une originalité, que n’ont pas leurs collègues masculins. Il y a plusieurs explications à cela : les femmes fonctionnent moins en hordes que les hommes, surtout lorsqu’ils sont jeunes. Les hommes sont davantage invités dans les festivals, les réunions professionnelles, ils sont donc plus visibles et davantage en contact les uns avec les autres. Il y a un partage des influences. Bien souvent il n’y a qu’une ou deux auteures femmes dans un festival, au milieu de cinquante, voire une centaine d’hommes, du moins ça a été longtemps comme ça. Ça l’est peut-être un peu moins aujourd’hui. Je crois aussi qu’être dessinatrice condamne à la singularité, parce qu’on est encore perçues aujourd’hui un peu comme une exception confirmant la règle. Les dessinatrices, parce qu’elles sont moins « rentables », sont moins condamnées à faire du commercial. Et puis, qui publie des femmes ? Ce sont souvent des éditeurs un peu intellos, un peu plus éclairés, Actes Sud par exemple, La boîte à bulles... Thierry Groensteen a fait beaucoup pour les femmes bédéastes avec sa maison d’édition indépendante l’An deux et sa collection « traits féminins ». Il est également un théoricien et un historien de la bande dessinée et a donc une approche moins directement commerciale que la plupart. Très longtemps, l’argument des éditeurs, était que la bande dessinée de femmes ne se vendait pas. Donc on n’en publiait pas. C’est un cercle vicieux, si on n’en publie pas, elles ne risquent pas de se vendre et ainsi de suite. Personnellement, il m’est arrivé – avec l’aide de certains médias – d’avoir des succès commerciaux importants : Shelter aux Humanoïdes associés, Tchernobyl mon amour.

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Chantal Montellier, Tchernobyl, mon amour,

Actes Sud BD, 2006

45En 2007, lasse de la situation insupportable qui perdurait dans la profession et qui excluait les femmes, je suis entrée en contact avec une autre dessinatrice qui partageait mes sentiments et ma condition, bien qu’ayant dix ans de moins que moi, Jeanne Puchol. On a pensé à créer un collectif. Les femmes et les artistes en général sont complètement réfractaires aux démarches collectives or, face à certains problèmes, il n’est pas possible de s’en sortir seule. On s’est dit : « puisque nous ne sommes pas reconnues, reconnaissons-nous nous-mêmes !  On va créer une association et un prix avec un jury féminin ! »... On agrège autour de nous quelques autres femmes concernées par le problème dont une historienne d’art, Marie-Jo Bonnet, qui a beaucoup écrit sur l’art au féminin, et avanti !

46Le premier groupe se conjugue entièrement au féminin, mais les femmes entre elles… No comment. Très vite, le groupe éclate et j’hérite d’Artémisia que je dois animer seule. Le groupe devient mixte. Par contre, le but est le même : reconnaître le talent des femmes bédéastes.

  1. L’histoire d’Artemisia3 résume toutes les histoires

47Une question se pose dès la création de l’association : comment l’appeler ? Mafalda ? Barbarella ? Wonder woman ? Bécassine ? Les héroïnes de bande dessinée ont souvent des noms ridicules. Marie-Jo Bonnet nous suggère l’idée de se raccrocher aux femmes artistes. Donc nous cherchons et l’une des premières artistes à être répertoriée dans l’histoire de l’art, s’appelle Artemisia Gentileschi. C’est une femme peintre italienne, du XVIIe siècle appartenant à l’école caravagesque. Sa biographie est édifiante. Une fois qu’on l’a lue, on comprend bien le mécanisme du patriarcat. Qu’il soit de la Renaissance ou de 2017, il fonctionne toujours sur les mêmes ressorts.

48Mises à part quelques exceptions, les femmes ne se soucient pas beaucoup de leurs contemporaines artistes, mais récemment, certaines écrivaines et cinéastes se sont tout de même intéressées, aux femmes artistes plasticiennes. Ça a commencé avec Camille Claudel, déterrée par une historienne d’art, Anne Rivière ; et puis l’écrivaine Anne Delbée lui a consacré une magnifique biographie romancée. Il arrive en effet que des femmes écrivains viennent au secours des plasticiennes. Ce n’est pas très souvent mais et il y a eu une bonne période pour cela, les années 1970-1980. J’ai d’ailleurs moi-même publié un album sur Camille Claudel, son histoire, sa famille, la société de l’époque qui l’ont fait basculer dans la paranoïa à force d’humiliations et de persécutions. Je suis convaincue que n’importe qui, à la place de Camille, aurait sombré dans le délire de persécution. Il y a un sadisme social considérable et considérablement refoulé, visant les femmes sortant de la famille et du troupeau, et cherchant à s’autonomiser, s’individualiser.

49L’historienne et critique d’art italienne, Anna Banti, s’est intéressée à Artemisia Gentileschi, pour les mêmes raisons qui ont motivées Anne Delbée relativement à Camille Claudel. Artemisia aurait pu avoir le même destin que celui de Camille, mais il a été finalement moins tragique. Bizarrement, la société de la Renaissance était moins répressive que celle dans laquelle a vécu Camille Claudel. C’est du moins la conclusion à laquelle je suis arrivée après mures réflexions.

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Chantal Montellier, Faux sanglant, éditions Dargaud, 1992.

Reprise/interprétation d’un des plus célèbres tableaux d’Artemisia Gentileschi :
Judith décapitant Holopherne.

50À un moment de ma vie, j’ai fait un atelier avec des détenues femmes. Là, vraiment, j’ai vu, de mes yeux, le fond du fond de la société : l’écrasement (in)humain, le fumier et la souffrance incommensurable sur laquelle elle repose. L’aliénation. J’avais amené quelques albums et, des meurtrières - il y en avait une qui avait tué sa voisine, l’avait découpée et donnée à manger à son chien -, des meurtrières donc, ont demandé aux gardiennes de me renvoyer parce que mes histoires étaient trop violentes ! Et là je me suis dit : « voilà, tout est là-dedans ». Pour ces femmes et pour les gardiennes qui trouvaient qu’en effet, mes BD étaient trop violentes, il y avait un formidable déni, une formidable aliénation. Ces femmes se sentaient agressées par mes images, elles qui étaient passées à l’acte de façon souvent absolument monstrueuse. Ce que j’étais, ce que je faisais dans le registre du symbolique et de la création artistique étaient, de leur point de vue, plus grave que ce qu’elles avaient fait dans la réalité, et l’institution leur a donné raison, j’ai été remerciée.

51Ce qui s’est passé là, se passe tous les jours dans la société ! Les bandes dessinées regorgent de violence mais c’est la violence des dominants, des hommes. Elle est légitime et ne choque personne parce qu’elle est « NORMALE ».

52Question : À votre avis, qu’en est-il des représentations des femmes au travail dans la BD ?

  1. Faire un album sur une femme caissière à Monoprix… c'est un réel ingrat à représenter

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Montellier Chantal, Huyn Renaud, Marie Curie, la fée du radium,

Dupuis, 2011

53Pour un dessinateur ou une dessinatrice, représenter une personne au travail n’est pas forcément ce qu’il a de plus jouissif. L’imaginaire n’y trouve pas son compte. Ceci étant, le monde du travail n’est pas complètement exclu des albums que nous avons reçus pour le prix Artémisia, par exemple. Cela part souvent de l’écriture d’une scénariste qui propose une histoire la concernant de près, une expérience professionnelle – en général plutôt traumatisante – et qui convainc une dessinatrice de la mettre en image. Ce ne sont pas les albums les plus réjouissants pour le regard, mais on y apprend des choses… Cela dit, l’imaginaire y est souvent bridé au profit du réel. Faire un album de 50, 60 ou 80 pages sur une femme caissière à Monoprix, par exemple, c’est tout de même un réel ingrat à représenter, les éditeurs ne sont pas forcément très demandeurs. Le marché de la bande dessinée vend du rêve, de l’illusion, de l’évasion. Du spectaculaire. J’avais un de mes éditeurs qui me disait : « de toute façon, la bande dessinée, on en achète pour s’abrutir et régresser ! » Il y a du vrai dans cette phrase, hélas, les gens qui achètent une BD ne veulent pas retrouver leur quotidien dans une fiction quelle qu’elle soit.

54Cela dit, j’ai fait le constat que les femmes auteures, étaient souvent plus douées que leurs confrères masculins pour mettre en scène des situations de personnes au travail. Je pense notamment à un album que nous venons de recevoir, Idéal standard d’Aude Picault, qui met en scène une trentenaire, Claire, infirmière en néonatalogie (prématurés) et nous fait partager avec une grande sensibilité, la vie de cette professionnelle de la santé.

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Chantal Montellier, La Fosse …

55Pour ce qui me concerne, j’ai dessiné Camille Claudel au travail, mais c’est un travail de création, il en surgit des formes, il y a donc de l’imaginaire, de l’esthétique. Et ce n’est pas seulement l’histoire d’une femme sculptrice au travail, il y a bien d’autres aspects : son histoire personnelle, son drame, son rapport aux hommes, à Rodin, à cette société victorienne… J’ai, par ailleurs, introduit un personnage censé me représenter, une jeune vidéaste – dont je donne à voir le travail de réalisation –, Julie Bristol, Bristol comme le papier sur lequel je travaillais, je ne suis pas allée chercher bien loin.

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Chantal Montellier, Julie Bristol dans La Fosse …

56Dans les albums qui la mettent en scène, Julie Bristol utilise des technologies contemporaines. Je la représentais au travail en effet, en train de filmer, dans des conditions plus ou moins faciles, avec des problèmes techniques, qu’elle résolvait plus ou moins bien, des problèmes d’argent parce que son producteur la payait quand il avait le temps, c’est-à-dire pas souvent, bref, la vie d’une jeune femme qui essaie de faire un travail de création dans un domaine lui aussi réservé aux hommes, le cinéma... Ces différents plans dialoguaient : la femme sculpteur du XIXe siècle et la femme vidéaste du XXe, parce que les problèmes que rencontrait Camille dans la société de son temps faisaient écho aux problèmes que rencontrait Julie et inversement. Il s’agissait de montrer ce qui perdure du passé dans le présent, dans les rapports de domination, de sexe, de pouvoir, d’argent, etc.

57Parfois, j’aurais pu dire la même chose que Camille. J’ai vécu quatre ans avec elle, si ce n’est plus, je crois donc pouvoir dire que je connais le personnage absolument par cœur et parfois j’avais l’impression, quand je sortais d’un rendez-vous avec tel ou tel, que je vivais la même chose... Il y a une phrase de Camille que j’aime beaucoup : « incapables de ne rien faire par eux-mêmes, ils ne voient que le mal ». Que le mâle. C’est vrai que très souvent, lorsque je livrais des dessins, le rédacteur en chef ou l’éditeur regardait autre chose, on me demandait d’admirer les dessins de Tardi, de Floc’h, de Moebius, de Chaland, et autres. Camille, elle, on lui disait qu’elle faisait du Rodin, voire même que Rodin « lui faisait toute sa sculpture » ! On lui déniait toute identité personnelle. Tout lui était retiré. Je pense que ça peut rendre paranoïaque.

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Chantal Montellier, Julie Bristol dans La Fosse …

58Question : Pour revenir à votre activité proprement dite, conservez-vous toutes vos productions, vos dessins ? Avez-vous des archives de votre travail ?

  1. J’ai oublié de récupérer mes originaux

59Je ne jette rien, sauf ce qui est vraiment trop raté, trop mauvais. À une époque, j’étais très peu attentive parce que ce qui m’intéressait, c’était le livre, la production finie. Souvent, j’ai oublié de récupérer mes originaux, donc il doit y avoir un tas de gens qui ont des originaux de moi, alors qu’ils ne le devraient pas, notamment des dessins de presse. J’en ai récupérés très peu, ce qui fait que ce recueil, Sous pression4, est tout petit alors que j’en ai fait vingt mille fois plus. Il m’arrive de vendre des planches, c’est rare parce que visiblement, je n’ai pas la cote avec ce marché-là, ce sont plutôt des achats un peu occasionnels, je ne suis pas dans le business. Mes originaux attendent patiemment le jour où il y aura quelqu’un d’un peu plus important que moi pour les classer et les archiver.

60Quelques personnes, dans mon entourage, devenues vieilles et sentant la mort approcher, ont offert leurs archives, à des structures de conservation, style le musée d’Angoulême ou des bibliothèques. Pour ce qui me concerne, je pense à la bibliothèque féministe Marguerite-Durand. Pour l’instant, je ne suis pas en trop mauvaise santé, donc les choses vont encore rester quelque temps en l’état. Sentant ma mort arriver (rires), je pense que je vais distribuer mes dessins à des gens que j’aime bien et convaincus de la cause. Sur mon ordinateur, j’ai pas mal de choses, de dossiers, d’images numériques. Qu’est-ce qu’on peut en faire ? Je n’en sais strictement rien. Je n’y ai même pas réfléchi. Pour l’instant je les conserve.

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Chantal Montellier, Faux sanglant…

61Avec l’ordinateur et Photoshop ma technique a changé. Auparavant, quand j’avais besoin d’un document photographique, j’allais sur place et prenais la photo, aujourd’hui, je la cherche sur Internet et l’importe. Un exemple ? Il y a une scène dans l’album sur Camille Claudel qui se passe près de l’Opéra de la Bastille. Julie avait ses habitudes dans un bistrot à côté… Donc à l’époque je me déplaçais avec mon appareil photo et faisais autant de photos qu’il était nécessaire. Ensuite il fallait les faire développer chez le photographe, sauf pour les polaroïds. Je travaillais avec un épidiascope, un appareil de projection avec lequel on peut réaliser des agrandissements et des réductions et aussi des mises en perspectives. C’était un appareil très lourd et difficile à manœuvrer. Je m’épuisais à le monter et le descendre toute la journée, un véritable travail de force. Donc je mettais, par exemple, la photo de l’opéra de la Bastille que je projetais verticalement, sur mon papier et je dessinais quelques grandes lignes, ce qui permettait de ne pas avoir à chercher pendant des heures, le trait exact, de gommer, retoucher, reprendre…

62Évidemment, l’ordinateur simplifie les choses. J’aurais le même dessin à faire aujourd’hui, je ferais une recherche d’image, je choisirais la photo qui me convient, je l’importerais et après je travaillerais avec Photoshop. On peut partir d’une photo en quadrichromie, très réaliste et arriver à un dessin au trait noir et blanc, en quelques coups de baguette magique. Après, il faut le retravailler, parce qu’il y a toujours des impuretés, des imperfections, et puis il faut quand même arriver à se l’approprier suffisamment pour que l’on retrouve le plus possible ma main, mon trait.

  1. Aujourd’hui… en chantier

63Le chantier sur lequel je suis actuellement, c’est la refonte complète d’un album Schelter qui a été publié par les Humanoïdes Associés, Métal Hurlant, en 1980. Il était entièrement dessiné à main levée. Je n’avais même pas d’épidiascope, à l’époque. C’était un de mes premiers albums. Je commençais juste à faire de la BD alors, et m’inspirais de quelques dessinateurs comme Jacques Tardi ou Guido Crépax... Il y a de très grandes maladresses dans cet album. Il paraît que ça a son charme…

64L’histoire se passe entièrement dans un hypermarché que j’ai fréquenté à une époque, le plus grand supermarché d’Europe, Belle Épine, une ville ! J’y raconte une expérience de survie après une (fausse) apocalypse nucléaire. En le relisant, j’ai trouvé que c’était une histoire pour aujourd’hui. J’ai donc proposé à un éditeur, Benoît Peeters, de le republier ce qu’il a accepté5. J’ai entièrement scanné moi-même mon livre page par page (!), et j’ai tout redessiné à partir de mes images de 1980. Elles m’ont servi de base comme un croquis. La forme, la place, la disposition des personnages, le décor restent identiques.

65C’est une histoire qui naît d’une autre. C’est amusant, c’est la première fois que je fais cela. J’ai l’impression de ressusciter mes personnages et de les métamorphoser. Il n’y aurait pas ces techniques nouvelles, ce ne serait pas faisable, il me faudrait des décennies pour faire un tel travail, tandis que là cela m’a pris à peu près deux ans. Ce sera beaucoup plus qu’une simple ré-édition, c’est vraiment un autre livre. Vive Photoshop et le numérique !

66Cela dit, je serais née quelques siècles auparavant, j’aurais été peintre d’icônes. Je suis quelqu’un qui est dans la contemplation, dans l’analyse du détail plutôt que dans le mouvement. Je ne suis pas très douée pour la représentation du mouvement, ce n’est pas mon truc. Alors je pense que les gens qui s’intéressent à ce que je fais, s’y intéressent peut-être pour autre chose que les qualités recherchées dans une bande dessinée ordinaire ou le mouvement compte beaucoup. Si j’étais cinéaste, je serais plus proche de Tarkowski que de John Huston !

Image 15

Chantal Montellier, Les Damnés de Nanterre…

L’avocate générale au procès de Florence Rey

67.

Notes

1 Rubrique photographique du journal de BD L’Écho des savanes.

2 Il s’agit encore d’un futur à la date de l’entretien.

3 Artemisia, sans accent, renvoie à la peintre ; avec un accent (Artémisia), au prix.

4 Montellier C., 2001, Sous pression. Dessins de presse au féminin (très) singulier, 1971-2001, Paris, Pop’com Graphein.

5 Depuis, l’album a été terminé et publié : Montellier Chantal, Shelter Market, Les impressions nouvelles, 2017.

A télécharger

Pour citer cet article

Françoise F. Laot, Marianne Cailloux , Anne Monjaret (2018). "Une femme qui fait du dessin politique ! ou comment produire des images dangereuses. Entretien avec Chantal Montellier du 28 novembre 2016". Images du travail Travail des images - Grand entretien | n° 6-7. Femmes au travail : quelles archives visuelles ? | Images du travail, Travail des images.

[En ligne] Publié en ligne le 31 décembre 2018.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=2316

Consulté le 23/07/2019.

A propos des auteurs

Françoise F. Laot

Françoise F. Laot, socio-historienne, est professeure à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, membre du CÉREP (Centre d'études et de recherches sur les emplois et les professionnalisations, EA 4692) et chercheure associée au CERLIS (Centre de recherche sur les liens sociaux, UMR 8070). Elle est également présidente du Groupe d’étude – Histoire de la formation des adultes (GEHFA). Ses recherches portent sur l’histoire de l’éducation et de la formation des adultes (XIXe et XXe siècles). Dans ses derniers travaux, elle s’est intéressée à l’analyse sociohistorique de documents filmés et aux revendications internationales pour la formation des travailleuses. Dernier ouvrage : Laot, F. (2014), Un film comme source pour l’histoire de la formation des adultes hommes… et femmes. Retour à l’école ? (Nancy, 1966), PUN, Éditions universitaires de Lorraine. Contact : francoise.f.laot@orange.fr

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Marianne Cailloux

Marianne Cailloux, historienne de l’image, est maîtresse de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université de Lille, Geriico, EA 4073. Elle dirige le master MEEF SHS parcours Documentation et Médiations culturelles à l’ESPE de Reims. Elle fait partie du conseil d’administration d’ISKO-France (International Society of Knowledge Organisation) et est membre de la SFSIC (Société française des Sciences de l’Information et de la Communication). Ses recherches portent sur les transferts culturels, les phénomènes d’acculturation et les médiations de l’image, en pluridisciplinarité entre histoire culturelle, sciences de l’Information et de la Communication et anthropologie visuelle, principalement pour les périodes, médiévale et moderne. Elle étudie par ailleurs les pionniers de la Bibliothèque et de la documentation en France. Ses dernières publications sont : Cailloux, M. (2016), « Images numériques & banques d’images en ligne. Pratiques des enseignants– chercheurs en Sciences humaines et sociales », AIDAInformazioni, rivista semestrale di Scienze dell'Informazione, I-2, 34, janvier-juin, p. 85-94 ; Cailloux, M. (2018) « Au croisement de l'histoire culturelle et des sciences de l'information et de la communication : une approche transdisciplinaire des transferts culturels dans les Alpes Occidentales », Diasporas, Circulations, migrations, histoire, 30, (sous presse). Contact : marianne.cailloux@univ-reims.fr

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Anne Monjaret

Anne Monjaret, ethnologue et sociologue, est directrice de recherche – CNRS à l’IIAC / équipe LAHIC (EHESS, CNRS). Elle est présidente de la Société d’Ethnologie Française (SEF) et directrice de publication de la revue Ethnologie française depuis 2012. Elle a été rédactrice en chef de cette même revue de 2003 à 2006 et est rentrée dans son comité de direction en avril 2017. Elle enseigne à l’EHESS et à l’Université Paris 13 – Villetaneuse. Ses travaux portent notamment sur les cultures, mémoires et patrimoines professionnels, féminins et urbains. Elle s’intéresse aux questions méthodologiques. Parmi ses dernières publications, on compte notamment : Monjaret A. et Pugeault C. (dir.), 2014, Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Éditions (coll. Sociétés, Espaces, Temps) Buscatto M. et Monjaret A. (dir.), 2016, « Arts et Jeux de genre », Ethnologie française, janvier, n°1 Mairesse F. et Monjaret A. (dir.), 2017, Accueillir et surveiller. Les métiers du gardien de musée, Paris, La Documentation française (coll. Musées-Mondes). Contact : anne.monjaret@ehess.fr

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Dernière mise à jour : 17 avril 2019

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