Shati

(Photographie extraite de la série « Les vies brisées du Rana Plaza. »)

frPublié en ligne le 21 juin 2016

Par Jean-François Fort

Shati

Blessée aux jambes et à la tête, Shati, 21 ans, ne peut rester longtemps debout et ne supporte plus la lumière intense. Elle n'a perçu que l'équivalent de 550 € qui sont bloqués sur un compte car elle a perdu la carte lui permettant d'y accéder

© Jean-François Fort

1Le 24 avril 2013, à Savar dans la banlieue de Dhaka au Bangladesh, le Rana Plaza,  immeuble de 7 étages, s'effondre sur des employés du textile, faisant au moins 1138 morts et encore plus de blessés. Près de 100 corps ne seront jamais retrouvés. Ces personnes, comme celles de centaines d'autres ateliers de la capitale, travaillaient pour moins de 2€ par jour, exploités par leurs employeurs et indirectement par les grands groupes occidentaux trouvant là le moyen d'accroître leurs bénéfices. Même au Bangladesh, un tel salaire ne suffit pas pour vivre.

2Le gouvernement, des associations, des entreprises étrangères impliquées dans ce drame, essaient aujourd'hui d'améliorer les conditions de travail de ces employés en augmentant les salaires, en contrôlant la sécurité et en tentant de mettre en place des systèmes d'assurances. Il existe cependant des milliers d'ateliers de confection à Dhaka où une main d'œuvre abondante et vulnérable afflue chaque année (300 000 réfugiés climatiques ou économiques par an). La situation est donc difficilement contrôlable.

3Fin 2015, grâce à l'aide d'une très importante association bangladaise, « Gonoshasthaya Kendra », plus souvent appelée « GK », j'ai la chance de rencontrer et de photographier une centaine de survivants. Tous ont vécu l'horreur de sentir le monde s'effondrer comme un château de cartes sous leurs pieds et sur leurs têtes aussi. Beaucoup ont été écrasés, broyés par des blocs de béton, des ferrailles, des machines et ont senti la mort très proche. Pendant des jours les secours ont retiré des décombres, rescapés et cadavres. Les indemnités versées par les entreprises étrangères permettront à ceux qui ne peuvent plus travailler de survivre quelques années tout au plus.

4Des mois de contacts, de négociations ont été nécessaires pour rencontrer et photographier ces personnes. Je souhaitais qu'elles aient enfin des visages. Choisir une photographie de cette série pour illustrer un article se révèle une épreuve difficile car cela revient à choisir une personne parmi des dizaines d'autres, je le fais avec un certain sentiment de trahison...

5Shati, 21ans, photographiée ici dans la chambre qu'elle partage avec une autre jeune femme synthétise sans doute les sentiments que j'ai pu éprouver. Jeunesse brisée, rêves envolés et malgré tout la chance d'avoir survécu. Une indemnisation ridicule, que la fatalité rend ici inaccessible. Elle est belle, émouvante, mais quel avenir pour  Shati condamnée à vivre avec ses douleurs, ses cauchemars, son incapacité à travailler et à être indépendante ? Cette photographie dévoile toutes ses possessions : un lit qu'elle doit partager et quelques objets de première nécessité sur une étagère. En dépit de sa tristesse, de ses inquiétudes légitimes quant à son avenir, elle ne montre aucune amertume, bien que consciente de l'exploitation dont elle a été et restera victime. Dans cette région du monde où vivre est souvent synonyme de survivre, on n'étale pas ses états d'âmes.

6Sur le plan photographique, j'ai choisi la neutralité de la couleur et du point de vue : vision frontale « à hauteur d'homme, les yeux dans les yeux », en veillant à conserver une certaine distance et en évitant tout effet.

7J'aime à penser que ce travail participera à améliorer son sort comme celui des autres victimes et de leurs proches. Je les remercie de m'avoir confié leur image, les côtoyer a assurément modifié ce que je suis et pour moi, nul besoin de regarder leurs photographies, leurs visages sont maintenant gravés dans ma mémoire.

8Site de l'association qui les suit, les soigne et les soutient.

9Lien vers le site de son soutien français.

10Site de Jean-François Fort

A télécharger

Pour citer cet article

Jean-François Fort (2016). "Shati". Images du travail Travail des images - Un oeil, une image | n°2. Les ouvriers et la photographie : de 1945 à nos jours | Images du travail, Travail des images.

[En ligne] Publié en ligne le 21 juin 2016.

URL : http://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=901

Consulté le 15/12/2017.

A propos des auteurs

Jean-François Fort

Photographe voyageur, Jean-François Fort explore ce qu'il y a d'universel dans notre humanité, au-delà de toutes frontières et de tous préjugés, à son rythme et sans souci de rentabilité. Tout d'abord inspiré par la littérature de sa jeunesse il a marché sur les pas de Loti, Rimbaud, Kessel, Frison-Roche et bien d'autres. Il se tourne aujourd'hui vers des thèmes plus sociaux comme les derniers cheminots du train Franco-Ethiopien de Dire Daoua en Ethiopie, les victimes du Rana Plaza au Bangladesh ou encore les réfugiés climatiques à Dacca.En 2013, l'écrivain et artiste Claude Margat écrivait au sujet de son travail : « Comme l’univers dont il est l’un des aspects, le visage humain reste une énigme que le regard du photographe Jean-François Fort ne cesse d’interroger. Car le visage est bien le lieu et même le seul endroit de la personne humaine où se condense une présence pour nous aussi vague qu’essentielle : l’humanité, la présence de ce qui fait que l’homme possède quelque chose de plus que son frère animal, la présence en sa propre personne d’un questionnement assez vif pour révéler la présence d’un abîme jusqu’alors invisible à nos yeux. » Site : jeanfrancoisfortphotographies.com


n°2. Les ouvriers et la photographie : de 1945 à nos jours

La photographie n’a jamais eu le monopole de la représentation du monde ouvrier. Peintres, dessinateurs, caricaturistes ou propagandistes, entre autres, ont largement contribué à en produire des images, dès avant l’invention de la photographie et par la suite. Mais sans doute faut-il considérer que la photographie a pu se prévaloir de deux avantages décisifs dans la concurrence qui a pu l’opposer aux autres modes de représentation : sa capacité à enregistrer le réel qui se présente devant son objectif et donc à le documenter avec une exactitude plus grande que le peintre, par exemple, et la possibilité dont elle s’est dotée très rapidement de reproduire ses images à l’infini, sur les supports les plus divers, pages de livres ou de revues notamment, ou encore cartes postales. Une photographie porte toujours la trace de quelque chose qui a été – cf. le « ça a été » de Roland Barthes (1980) –, elle peut, de ce fait, porter témoignage de la portion de réel qu’elle restitue et son témoignage a pu très tôt être diffusé largement, dans un souci d’intervention ou, plus modestement, d’alerte, selon les intentions du photographe.   Si la photographie s’est ainsi proposée d’emblée comme moyen d’agir sur le monde (Benjamin, 1935/2002), elle est aussi apparue à un moment historique qui invitait à rendre compte des profondes évolutions en cours. Le développement industriel est largement amorcé lorsque L. Daguerre ou W.H. Fox Talbot réalisent leurs premières images. Mais il ne s’agit pas là d’une simple concomitance. L’invention de la photographie ne cristallise pas seulement les progrès de la chimie moderne et ne substitue pas seulement un dispositif technique, à la fois chimique et mécanique, à la main du peintre ; il y a aussi que son développement s’est calé sur la production en série de marchandises standardisées, caractéristique de la transformation alors en cours du mode de production capitaliste (Rouillé, 2005). Les conditions dans lesquelles celle-ci se réalisait ont très vite attiré l’attention des observateurs les plus divers, des philanthropes aux théoriciens du mouvement social en passant par les médecins ou les sociologues. Si l’enquête utilisait encore avant tout les procédés de l’observation ou du questionnaire, les photographes n’ont pas tardé à fournir des images, quelquefois prises dans les lieux mêmes de production, plus fréquemment à leur périphérie.



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