« Brest à quai (carnet de bord) des travailleurs du port », Damien Roudeau & Nicolas Le Roy, La boite à bulles, 2016, 312 p.

Par Christian Papinot
Publication en ligne le 13 mars 2020

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1Brest à quai. Carnet de bord des travailleurs du port est un bel ouvrage doublement original. C’est un ouvrage original d’abord en ce qu’il est le produit d’une rencontre rare et féconde entre un sociologue, Nicolas Le Roy, et un dessinateur-aquarelliste, Damien Roudeau, autour d’un projet commun : réaliser des portraits de celles et ceux qui travaillent et font vivre les ports de Brest. L’ouvrage s’inscrit de par sa facture esthétique dans la tradition des carnets de voyage, mais un carnet de voyage singulier par la nature du « voyage », « à la maison » en quelque sorte (les deux auteurs vivent et travaillent à Brest), et par le fait que les témoignages ne sont pas ceux des voyageurs mais de celles et ceux qu’ils rencontrent au gré de leurs parcours le long des quais. L’autre originalité de l’ouvrage tient à son projet de connaissance, celui de restituer la pluralité des ports de Brest, et donc de défendre la thèse selon laquelle Brest ne se résume pas à son arsenal, même si historiquement la ville a été bâtie autour, comme le rappelle l’historien Alain Boulaire dans le feuillet central qui remet la ville et ses ports actuels dans une perspective historique pluriséculaire.1

2Si les portraits des travailleurs du port militaire (Marine Nationale et DCNS) occupent la majeure partie de l’ouvrage, ceux et celles des autres ports ne sont pas en reste : port de liaison (desserte des îles du Ponant : Ouessant, Molène), port de pêche (pêcheurs et travailleurs de la criée), port de commerce (grutiers, dockers...), port de sécurité (phares et balises, sauveteurs en mer…), port de réparation (civile), port de plaisance, port scientifique, et même port des énergies marines. Chaque port se trouve ainsi présenté en une série de portraits de métiers, plutôt des métiers d’exécution mais pas uniquement. Il s’agit donc d’autant de coups de projecteur sur quelques métiers emblématiques du secteur (matelot cuistot et capitaine pour le port de liaison ; pêcheur ligneur, mareyeur pour le port de pêche ; grutier, docker pour le port de commerce ; soudeur, tuyauteur pour le port de réparation ; mécanicien, chaudronnier pour le port militaire ; agent portuaire pour le port de plaisance ; chef de mission pour le port scientifique…).

3L’ouvrage se décline en autant de chapitres qu’il y a de ports, et chacun, après une brève introduction contextuelle, est essentiellement composé d’une série diversifiée de portraits individuels de travailleurs qui y sont affectés. Chaque portrait se présente de façon semblable, même si la mise en page varie en fonction des dessins et aquarelles des différentes situations de travail, un court extrait d’entretien indiquant en titre l’âge et le métier de la personne et laissant parler le travailleur à la première personne de sa biographie professionnelle, de la description du poste de travail, des conditions de travail ou d’emploi… Cet extrait d’entretien est complété – ou inversement - d’un portrait posé et en situation de travail, voire même dans certaines planches d’un portrait photographique mettant en scène la personne devant son portrait dessiné par Damien Rondeau.

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4On peut regretter bien sûr que les entretiens des travailleurs, sans doute en raison de leur brièveté et de leur aspect très « résumé », s’en tiennent à l’écume des métiers racontés, mettant davantage en exergue les « mythologies professionnelles » (à cet égard, la préface d’Hervé Hamon condense à elle seule un de principaux présupposés tenaces autour d’une supposée grande famille unie des marins). Sont donc davantage mis en exergue les vocations précoces de l’entrée dans le métier, mais aussi les tout aussi nécessaires solidarités inter-catégorielles qui transcenderaient les statuts d’emploi et les rapports sociaux de travail, notamment liées aux relations de sous-traitance généralisées qui caractérisent le secteur2. Le format retenu est ainsi plus propice à l’euphémisation des rapports de pouvoir qu’à pointer les points de tension d’un secteur qui, même s’il relève du domaine maritime, n’en est pas épargné.

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5Brest à quai. Carnet de bord des travailleurs du port n’en demeure pas moins un exemple réussi de collaboration fructueuse - à quatre mains - entre la démarche de connaissance sociologique et la démarche artistique, où les mots et les images s’articulent et se complètent pour donner à comprendre un peu de l’épaisseur des quotidiens professionnels, articulant description des postes de travail, sens de l’activité ou bribes de trajectoire biographique avec l’exposé en images des environnements de travail, des équipements professionnels, des postures corporelles de ces métiers si mal connus.

Bibliographie

Papinot Christian, « Du statut au contrat. Métamorphose de l’ouvrier d’Etat en « collaborateur » DCNS dans la construction navale militaire », in M. Cartier, Y. Siblot, et J.N. Retière (dir) Le salariat à statut. Genèses et cultures, Rennes, PUR, 2010, p. 259-272.

Papinot Christian, avec Pouliquen C., « Restructuration industrielle, nouveaux modes de sous-traitance et recomposition du travail dans la construction navale militaire brestoise », in S. Boutillier (dir), Travail et entreprise. Règles libérales et “global management”, L’Harmattan, 2005, p. 89-108.

Papinot Christian, « Restructurations industrielles et désarrois ouvriers dans la construction navale militaire brestoise », in De Pénanros et T. Sellin (dir), Géopolitique et industries navales. L'épreuve de la globalisation, ed de l'EHESS, 2003, p. 119-129.

Notes

1 C’est en 1631 que Richelieu décide de faire des rives de Penfeld l’un des sites maritimes militaires principaux du royaume.

2 Pour avoir enquêté dans la longue durée auprès de dizaines de travailleurs de la construction/réparation navale militaire brestoise (Papinot C., 2003, 2005, 2010), les rapports sociaux de travail (hiérarchiques mais aussi de sous-traitance de travail et d’emploi) y sont marqués par des logiques nettement plus conflictuelles que ne le laissent entrevoir les portraits présentés ici…

Pour citer ce document

Par Christian Papinot, «« Brest à quai (carnet de bord) des travailleurs du port », Damien Roudeau & Nicolas Le Roy, La boite à bulles, 2016, 312 p.», Images du travail Travail des images [En ligne], Images du travail, Travail des images, n°8. Filmer, travailler, chercher, Comptes rendus, mis à jour le : 20/12/2019, URL : https://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr:443/imagesdutravail/index.php?id=2581.

Quelques mots à propos de :  Christian Papinot

Sociologue du travail et professeur à l’université de Poitiers et directeur du GRESCO (Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines ; EA 3815). Ses travaux de recherches portent principalement depuis une quinzaine d’années sur les mutations du travail et de l’emploi dans le contexte contemporain d’effritement de la société salariale. Ses recherches actuelles interrogent plus particulièrement les effets des politiques d’externalisation sur les collectifs de travail, en parti ...

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