Recadrages

Par Anne-Marie Louvet
Publication en ligne le 15 décembre 2015

Texte intégral

1Il y a l’image, ce que l’on imagine, et la réalité.

2Voici un diptyque photographique composé de deux vues de la même entreprise prises à 22 ans d’intervalle. Une image composée de deux images pour parler du changement.

img-1.jpg

3Que voyez-vous ? Une photographie noir et blanc magnifie un univers industriel avec un jeu de reflets et le flou des fumées. L’entreprise semble en pleine activité, ancrée dans l’histoire. Une photographie couleur marque le désordre et l’abandon. Nous ne reconnaissons rien alors que c’est exactement le même endroit.

4Que s’est-il passé ? En fait, l’entreprise s’est développée. Le bassin de refroidissement de ces hauts-fourneaux étant devenu trop petit, un bassin plus grand a été créé plus loin. Un autre bâtiment a été construit et nous ne reconnaissons que les 4 petites fenêtres de droite. Cet endroit est devenu une zone d’entreposage temporaire et nous pouvons voir le gravier qui reprend la forme exacte de l’ancien bassin.

5Ce diptyque nous montre l’extérieur de l’entreprise, mais derrière les murs il y a eu la mondialisation, la crise, la restructuration, l’appartenance à un autre groupe industriel... L’activité reste la même (grenailles abrasives) mais a évolué. Wheelabrator-Allevard est devenue Winoa.

6Par ce travail photographique que j’ai appelé « Recadrages » j’ai ainsi photographié en 2013 une trentaine d’entreprises de la région grenobloise que j’avais photographiées en 1991.

7Le monde de la photographie a, lui aussi, subi un bouleversement.

8En 1991, j’ai photographié en argentique noir et blanc, de nuit. En 2013, je le fais en numérique, de jour et en couleur, tout en gardant le même cadrage. Il ne s’agit plus de jouer avec une esthétique expressionniste qui sublime, mais d’enregistrer un changement. En faisant le choix de me caler sur le cadrage précédent au lieu de chercher un angle plus valorisant, je me suis aperçue que de nombreux éléments apparaissent et marquent le changement d’époque (présence de caméras de surveillance, zones pour fumeurs, stationnement pour handicapés, pistes cyclables, panneaux solaires...). Ces photographies montrent un aspect plus cru et réaliste de la situation. Mon regard de photographe a évolué avec mes contemporains et rejoint ainsi les constats assez froids sur la société que dressent d'autres photographes.

9Enfin, ce travail est une réflexion sur l’image et la photographie, ce qu’elles disent ou pas du réel. En reprenant le même cadrage, j‘ai souvent été confrontée à une fausse réalité. Une image montrant l’abandon ne signifie pas que l’entreprise n’existe plus... Le même bâtiment n’abrite pas forcément la même entreprise...

10Il s’agit d’aller au-delà des apparences. Quelles sont les conséquences de ces évolutions pour l'homme ?

11Voir d’autres photographies

Pour citer ce document

Par Anne-Marie Louvet, «Recadrages», Images du travail Travail des images [En ligne], Un oeil une image, Images du travail, Travail des images, n°1. Quand les groupes professionnels se mettent en images, mis à jour le : 29/01/2016, URL : https://imagesdutravail.edel.univ-poitiers.fr:443/imagesdutravail/index.php?id=365.

Quelques mots à propos de :  Anne-Marie Louvet

Anne Marie Louvet est une photographe engagée dans une démarche artistique d’auteur, basée sur la compréhension du quotidien et de l’intimité des relations humaines. Elle s’intéresse en particulier au monde du travail (papeteries, centrales hydrauliques, double activités, transformations industrielles…). Elle a réalisée de nombreuses expositions et a participé aux deux colloques internationaux Images du travail, travail des images